Mercredi 2 février 2022 à 18:00
Genève

Cet événement co-organisé par Le Temps s’est déroulé dans le cadre de l'exposition «Chappatte - Gare aux dessins!», organisé par la Ville de Genève et le Musée des Beaux-Arts du Locle, en partenariat avec la Freedom Cartoonist Foundation, Le Temps et la Société de lecture.

En ce début de XXIe siècle, le dessin de presse cristallise de nombreuses questions: peut-on rire de tout et avec tout le monde? Peut-on tout tolérer au nom de la liberté d’expression? Et d'ailleurs, la satire ne serait-elle pas une chose trop sérieuse pour être laissée aux satiristes?

Pour répondre à ces questions, la Ville de Genève et le Musée des Beaux-Arts du Locle ont co-organisé avec Le Temps et la Société de lecture une table ronde autour du wokisme et de l'humour. Un événement proposé dans le cadre de l'exposition «Chappatte - Gare aux dessins!».

Et pour en discuter, des intervenants de choix étaient sur scène: les dessinateurs Xavier Gorcedésavoué par Le Monde après la publication d’un de ses dessins sur l’incestePatrick Chappatte, qui fit les frais de la suppression du dessin de presse au New York Times, et Stéphane Babey, rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique suisse Vigousse. Le tout était modéré par Madeleine von Holzen, rédactrice en chef du Temps.

Partie 1 - Des dessins et des polémiques

Xavier Gorce, histoire d’un dessin qui a fait scandale

En janvier 2021, la question de l’inceste agite la France avec la sortie du livre «La Familia grande». Xavier Gorce réagit en publiant ce dessin qui va faire polémique. - Xavier Gorce
En janvier 2021, la question de l’inceste agite la France avec la sortie du livre «La Familia grande». Xavier Gorce réagit en publiant ce dessin qui va faire polémique. - Xavier Gorce

En janvier 2021, Xavier Gorce publie un dessin montrant un jeune manchot demandant à un congénère: «Si j’ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste?». Celui-ci fait référence au principal fait d’un livre (La Familia grande, Ed. Seuil) publié quelques jours auparavant dans lequel Camille Kouchner accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau à l’adolescence. Des utilisateurs des réseaux sociaux y ont vu une forme de transphobie et ont reproché au dessinateur de se moquer des victimes d’inceste. Désavoué, le dessinateur a décidé de cesser sa collaboration avec le quotidien français, affirmant que «la liberté ne se négocie pas».

A lire: Désavoué par «Le Monde», le dessinateur de presse Xavier Gorce claque la porte

Le Temps: Pourquoi avoir réalisé ce dessin?

Xavier Gorce: J’ai publié ce dessin dans la newsletter du Monde comme je le faisais tous les matins depuis 18 ans. Ce dessin faisait référence à l’affaire Kouchner qui a fait grand bruit en France. Je questionne simplement ce cas d’inceste lié à une famille recomposée. J’ai coché deux cases dans la susceptibilité de l’époque: utiliser le mot «transgenre», et ceux-ci ont cru que je les impliquais dans des affaires d’incestes et de viol. Ensuite, en faisant de l’humour sur l’inceste, on m’a dit que je moquais des victimes d’inceste. Mais ce n’était pas du tout le cas! C’était simplement une ironie par rapport à la complexité du cas qui se présentait.

Xavier Gorce et Madeleine von Holzen - Cédric Garrofé / Le Temps
Xavier Gorce et Madeleine von Holzen - Cédric Garrofé / Le Temps

Et que s’est-il ensuite passé?

La rédaction du Monde m’a téléphoné le lendemain en soutenant que le dessin était problématique et qu’il était nécessaire de publier des excuses. Je n’ai pas compris et j’ai proposé d’expliquer à la rédaction et au public la signification de ce dessin. Cela m’a été refusé et des excuses ont été publiées par la rédaction. Celle-ci s'est donc désolidarisée et m’a totalement abandonné. J’ai mis fin à ma collaboration avec Le Monde en démissionnant. Et pour tout vous dire, je m’en porte aujourd’hui très bien, travaillant désormais pour Le Point.

Mais pourquoi avoir refusé de s’excuser?

Quand on fait une faute, il faut s’excuser. Mais quand ce n’est pas le cas, pourquoi le faire? C’est une lâcheté face à une accusation fausse. Et en le faisant, Le Monde a accrédité la thèse que le dessin était problématique, ce qui n’était pas le cas. Je pense aussi qu’il ne faut pas toujours tomber dans le piège de toujours tout expliquer, et faire confiance à l’intelligence des lecteurs.

A lire: «Wokisme», le débat derrière l’incantation

Avec le recul aujourd'hui, comment voyez-vous cette polémique?

Sur les réseaux sociaux, des militants se retrouvent entre eux pour chasser en meute. Ces gens-là ciblent des propos qui pourraient être interprétés comme portant atteinte à quelqu’un ou une communauté. Le problème, c’est que si, en tant que dessinateur de presse, on doit toujours s’expliquer car cela pourrait être mal interprété, on ne s’en sort plus. On ne se retrouve plus dans la logique de la réflexion, mais du ressenti, de l’impression. C’est un réel problème.

Chappatte, effacé du New York Times

Une polémique fait rage suite à la publication dans le «New York Times» d'une caricature d'Antonio Moreira Antunes. Le dessin, jugé antisémite, a été retiré par le journal.
Une polémique fait rage suite à la publication dans le «New York Times» d'une caricature d'Antonio Moreira Antunes. Le dessin, jugé antisémite, a été retiré par le journal.

Le New York Times a pris la décision en juin 2019 de renoncer à publier des caricatures politiques après une polémique liée à un dessin jugé antisémite du Portugais Antonio Moreira Antunes. Directement touché par la mesure, Patrick Chappatte, qui collaborait régulièrement avec le média américain.

Cette polémique liée à la publication d'un dessin d’Antonio Moreira Antunes dans le New York Times a eu des conséquences pour vous...

Patrick Chappatte: Je travaillais depuis 20 ans avec le média américain, à qui je livrais régulièrement des dessins exclusifs. Celui-ci reprenait aussi souvent des dessins d’agence, et il a décidé de sélectionner un dessin d’Antonio Moreira Antunes dans lequel on voit Benyamin Netanyahu sous la forme d'un chien guide, tenu en laisse par le président américain de l'époque, aveugle, une kippa sur la tête. De nombreuses personnes sur les réseaux sociaux ont accusé le quotidien d’être antisémite! La rédaction de ce très grand journal n'a pas réussi à gérer ce qui est arrivé et j'ai assisté à un spectacle terrible où j'ai vu des gens en pleine panique, chercher à s’excuser sans arrêt: ils ont fait 5 communications en une seule semaine! Par la suite, ils ont décidé que les pages du journal seraient désormais fermées aux caricatures politiques...

Et en Suisse?

Tout va bien! On se doit, comme dessinateur de presse, d’aller touiller les grandes questions obsédantes. Un jour, j'ai d'ailleurs décidé de faire un combo total avec toutes ces problématiques, et j’ai publié ce dessin où on voit une femme en burqa. Celui-ci interroge sur la problématique du genre. C'est de l'humour qui n'est en rien insultant. J'ai quand même préféré le montrer à des personnes qui pouvaient être concernées par le sujet avant de le publier, et j’ai d'ailleurs perçu qu’ils ne savaient pas vraiment comment se positionner.

Dessin de Chappatte
Dessin de Chappatte

L’affaire du New York Times vous a-t-elle poussé à vous interroger?

Ce cas a provoqué une polémique internationale. Je travaillais pour ce média depuis quasiment 20 ans, et je n’avais jamais eu ma propre polémique! C'est vrai que me suis inquiété de savoir si je n'étais finalement pas trop gentil avec mes dessins.

Vigousse, ce dessin qui ne serait plus diffusé

Dessinatrice suisse de talent, Bénédicte a suscité une polémique avec un dessin pour réagir à la mort de sept manifestants palestiniens - Cédric Garrofé / Le Temps
Dessinatrice suisse de talent, Bénédicte a suscité une polémique avec un dessin pour réagir à la mort de sept manifestants palestiniens - Cédric Garrofé / Le Temps

Au printemps 2018, des soldats israéliens abattent des manifestants palestiniens à Gaza. La dessinatrice romande Bénédicte réagit en proposant à Vigousse un dessin comparant la Shoah au comportement de l’Etat d’Israël envers les Palestiniens. La CICAD, organisation qui lutte contre l’antisémitisme, dénonce la caricature, poussant le rédacteur en chef de Vigousse, Stéphane Babey, à changer d'avis. Pour lui, si c'était à refaire, il ne publierai pas le dessin.

Quel est le problème de ce dessin?

Stéphane Babey: On a été rendu attentif au fait qu’on peut tout à fait critiquer la politique d’Israël, mais qu’il est aussi nécessaire de faire attention à ne pas représenter la totalité des juifs. Ceux-ci ne ne soutiennent pas tous la politique gouvernementale. Et justement, ce dessin englobait tout le monde. J’ai pris la décision de sa publication seul, alors que d’autres personnes de ma rédaction étaient nettement plus réservées, le jugeant très ambiguë. Aujourd’hui, je ne publierai pas ce dessin.

Mais n’est-ce pas le rôle d’un journal satirique comme le vôtre de publier cette image?

C’est vrai, et c’est pour ça que j'ai accepté de le faire, dans un premier temps. C’est aussi une question de contexte, et on peut dire que certains intellectuel juifs accepteraient ce dessin.

Partie 2 - Questions du public

Pourquoi les rédactions écoutent-elles toujours les réseaux sociaux?

Xavier Gorce: Je n'ai pas l'impression que nous, en tant que dessinateurs ou satiristes, disposions du poids suffisant pour avoir une influence dans le choix des rédactions sur nos dessins.

Stéphane Babey: L'humour est une question de contexte, on s'adresse à un lectorat qui nous connaît. Si cela ne lui plait pas, il arrête tout simplement d'acheter notre journal. Quand on publie des choses sur les réseaux sociaux, cela peut facilement être repris n'importe où et interprété par n'importe qui.

Xavier Gorce: Les réseaux sociaux ont aussi un intérêt, ils permettent à tout le monde de s'exprimer. On peut aussi y trouver des informations, des angles, des pensées pas forcément inintéressantes. Mais c'est vrai que l'on y trouve aussi de nombreuses choses très négatives, et qui peuvent nous affecter.

Stéphane Babey et Patrick Chappatte - Cédric Garrofé / Le Temps
Stéphane Babey et Patrick Chappatte - Cédric Garrofé / Le Temps

Madeleine von Holzen: Nous avons déjà vécu à deux reprises une situation assez forte au Temps sur les réseaux sociaux, autour des vidéos de l'humoriste Claude-Inga Barbey. Lorsque la vague arrive, il faut aussi savoir attendre qu’elle passe, même si elle peut durer et qu’elle peut avoir un impact impressionnant. On sait pour autant que ce ne sont pas essentiellement nos abonnés qui se plaignent, mais plutôt des internautes qui s'engouffrent dans une interprétation qui est la leur. Ce n'est pas simple pour nous, mais il faut savoir se montrer imperméable.

A lire: Ne pas renoncer à la liberté et à la diversité d’opinions

Xavier Gorce, regrettez-vous d’avoir publié votre dessin?

Xavier Gorce: Mais pas du tout! Cela m’a d'ailleurs permis de clarifier certaines choses. Je ne vois d’ailleurs toujours pas où il pose problème. Moi, il me plait bien, il m’amuse! C’est surtout un dessin qui n'a pas été compris. Je tiens cependant à dire que j'ai reçu de nombreux messages de soutiens, notamment un qui m'a marqué: une victime d'un inceste m'a écrit pour me dire avoir beaucoup rigolé en le voyant.

Je souhaite revenir sur un dessin d’Hermann au moment de la commémoration des 50 ans du droit de vote pour les femmes. Il s’est dessiné lui-même dans un lit avec une femme à côté, et il dit: «Alors, on dit merci à qui?». Certaines personnes ont critiqué le dessin, le jugeant sexiste, avançant que la table de nuit de l’homme comprenait plus de livres que celle de la femme. Cela ne va-t-il pas trop loin?

Xavier Gorce: Quand on a envie d’attaquer un dessin, on trouve toujours une possibilité de le faire. D’ailleurs, on pourrait tout à fait dire qu’en fait, l’homme accumule les livres, car il ne les lit pas! Ou encore car il est plus désordonné que la femme... Vous voyez, c’est en réalité très facile d’interpréter dans le sens que l’on veut!

Chappatte: En réalité, il se moquait du «con d’homme» qu’il est lui-même. C’est ce qu’il a soutenu!