Mardi 16 février 2021 à 16:29
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Le 7 mars, les Suisses se prononceront sur l’initiative «Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage». Un projet pour accroître la sécurité publique soutient notamment l’UDC. Pas de quoi satisfaire les opposants notamment les Verts ou les socialistes qui dénoncent une initiative qui s’apparente à une «croisade anti-musulman-es». L’interdiction ne s’appliquerait pas dans les lieux de culte.

Quels sont les principaux enjeux autour de l’initiative? Que propose-t-elle concrètement? Peut-il y avoir des incidences autour du tourisme dans certaines régions?...

Pour en discuter, nous mobilisons Lucie Rochat (présidente des femmes UDC romandes) et Kaya Pawlowska (coprésidente du groupe Égalité du PS genevois). Elles ont débattu avec vous lors d’une vidéo-conférence diffusée sur le site du «Temps». Celle-ci était animée par notre journaliste Vincent Bourquin. Découvrez un résumé de la discussion ci-dessous:

Cette initiative est-elle une atteinte à la religion musulmane?

Kaya Pawlowska: Oui, il y a une atteinte à la liberté religieuse et à l’autodétermination des femmes, c’est donc l’idée d’interdire qui est au cœur du problème. Nous sommes en Suisse, nous cultivons le multilatéralisme. L’argumentation de l’UDC est un exemple de manipulation populiste au service d’un isolationnisme culturel.

Lucie Rochat: Cette initiative n’est pas une atteinte à une religion. Tout d'abord, on ne parle que du voile intégral, pas du voile classique. On parle de droits, de liberté individuelle. Le vivre-ensemble passe aussi par le respect de certaines normes. Ces femmes, même si cela relève de la liberté individuelle, doivent aussi respecter les codes culturels dans lesquelles elles évoluent. La CEDH a d’ailleurs donné raison à deux reprises, à la France et à la Belgique qui appliquent déjà cette interdiction, en affirmant que la loi interdisant le voile intégral est proportionnée, n’empêche ni liberté de culte ni liberté d’opinion et vise à protéger une modalité d’interaction entre les individus essentielle au fonctionnement d’une société démocratique.

Cette initiative vise-t-elle uniquement la burqa?

Lucie Rochat: Le débat est beaucoup plus large. Au Tessin, l’immense majorité des contraventions ont été liées à des violences de hooligans. La cible est aussi la délinquance masquée, d’ailleurs les débats au Parlement se sont essentiellement portés sur la délinquance masquée ; c’est ensuite que le débat populaire s’est cristallisé sur la burqa, mais les premières publications montraient un visage moitié hooligan/moitié femme en burqa.

Kaya Pawlowska: C'est une vraie hypocrisie! C’est l’UDC qui a mis la femme en burqa au cœur de sa communication visuelle! Elle est partout sur vos affiches... C'est d'ailleurs un visuel totalement condamnable, à mon avis.

Quelles conséquences par rapport au tourisme?

Kaya Pawlowska: Ce n’est pas forcément la solution idéale pour vouloir encourager l’émancipation des femmes. La Suisse est un pays ouvert, un pays d’accueil, symbolisé par la Genève internationale qui promeut le dialogue international. Avec cette initiative, on interdit, et donc on se ferme à d’autres populations. J’ajoute, il n’est pas possible pour l’UDC de se montrer comme la force émancipatrice des femmes alors que - par exemple - dans les cantons à majorité UDC, celles-ci n’ont pas accès aux sphères de pouvoir. Dans ces cantons il n’y a pas de bureaux d’égalité. Dans cette initiative, l’UDC veut délivrer les femmes d’une forme de « contrainte », donc d’une violence faites aux femmes. Or, l’application cantonal de la Convention d’Istanbul dépend des bureaux d’égalité, et donc l’application dans les cantons où l’UDC est majoritaire va être quasi-nulle.

Lucie Rochat: Le Tessin n’a vu aucun changement réel par rapport au tourisme. Le constant assez général est de voir le respect de ces personnes pour notre culture et qu'elles se plient à nos règles. Pour ce qui est de l’UDC, que Mme Pawlowska accuse de ne rien faire pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, j’aimerais rappeler entre autres que c’est suite à une initiative de l’UDC que le droit de vote a été accordé aux femmes dans le canton de Vaud. Là où se trouve l'incohérence est dans le fait que des néo-féministes qui prétendent autoriser l'accès des femmes à toutes les formations et professions refusent de se battre contre ce symbole fort de soumission de la femme, qui est de plus un obstacle majeur d'accès à de très nombreuses professions.

Quid de l’islam politique?

Kaya Pawlowska: Premièrement, ce n’est pas un problème en Suisse. On parle de 30 femmes environ qui portent la burqa en Suisse. Le problème est tout autre. La Suisse pourrait avoir une politique étrangère féministe bien plus efficace contre l’islam politique. C’est l’objet d’une publication du Forum de politique étrangère suisse Foraus sortie en décembre 2020. Je vous invite à vous intéresser aux solutions qui y sont proposées.

Lucie Rochat: Interdire les expressions d’un islam plutôt intégriste serait bénéfique pour les musulmans car on serait dans un discours de respect mutuel et il y a même des musulmans dans le comité romand d’initiative. Pour ces femmes en question, elles pourront retirer le voile intégral et garder tout simplement le voile.

Pendant le carnaval, on se masque. Cela sera interdit...

Lucie Rochat: Il y a des exceptions à la loi, notamment des raisons de santé, sécurité, climatique ou encore les coutumes locales. La loi d’application définira ce qui est à attendre par « coutumes locales », mais le carnaval masqué restera possible.

Kaya Pawlowska: Il y a beaucoup de cas qui ne sont pas prévus par la loi. On parle d’une mascotte d’un club de foot par exemple. C'est très flou...

Existe-t-il un clivage au sein des partis?

Kaya Pawlowska: Oui, il existe un clivage au sein même des partis. J’espère que les partis font le travail de débat à l’interne pour exposer tous les arguments. Les pourcentages vont dans la bonne direction pour nous. Il faut se poser la question: est-on tous d’accord d’être manipulés par l’UDC? Ce n’est pas un sujet d’égalité mais de criminalisation. L’UDC parle de liberté et propose une interdiction. Il vaut mieux pourtant convaincre que contraindre les personnes qui portent la burqa.

Lucie Rochat: Il y a des partis qui n’ont pas vraiment lancé le débat. La plupart des votants à l’intérieur de ces partis sont très divisés.

Si l’on veut s’engager en faveur du droit des femmes, ne devrait-on pas en toute logique soutenir cette initiative?

Lucie Rochat: Justement si c’est un féminisme qui donne l’accès à toutes les professions et à des revenus suffisants, je pense que le voile intégral est un obstacle majeur à l’accès à de très nombreuses professions, voir même de nombreuses formations.

Kaya Pawlowska: C’est avant tout une question d’autodétermination et de liberté, et de liberté religieuse des femmes en particulier, et si l’on est pour ça, on voter «non» à cette initiative. La vision que nous avons, en tant que féministes, du moyen de faire participer les femmes au « vivre ensemble », c’est assurer avant tout une autonomie financière - cela veut dire des salaires qui sont égaux à ceux des hommes, des retraites qui sont décentes-, un accès à l’éducation, au travail et aux sphères de décision politique.