Mardi 18 mai 2021 à 17:00
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Le 13 juin prochain, le peuple suisse se prononcera sur la révision de la loi sur le CO2. Celle-ci vise à réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre de la Suisse par rapport au niveau de 1990 d'ici à 2030 notamment en augmentant la taxe CO2 prélevée sur les combustibles.

Défendue par la ministre de l'environnement Simonetta Sommaruga, elle est combattue deux camps diamétralement opposésUn comité composé de membres de l'industrie pétrolière, automobile ou économique tout d'abord. Celui-ci la juge trop coûteuse, inefficace et refuse de voir une loi «dicter une manière de vivre à la population». Les grévistes du climat ensuite, qui souhaitent des mesures beaucoup plus drastiques pour protéger le la planète.

Pour en débattre, nous avons mobilisé:

- Damien Cottier, conseiller national (PLR)
- Delphine Klopfenstein Broggini, conseillère nationale (Les Vert-e-s)
- Franziska Meinherz, militante écologiste (Grève pour le climat et Solidarités)
- Christophe Reymond. directeur général du Centre Patronal

Ce débat est à revivre en intégralité en tête d'article. Un résumé texte est également disponible ci-dessous.

Que penser de la nouvelle loi sur le CO2?

- Christophe Reymond: «La Suisse représente un millième des émissions par rapport à l'ensemble du monde. Les effets que l'on peut attendre de la loi pour le climat et aussi pour la transition énergétique ne sont pas en adéquation avec le gigantesque appareil taxatoire qui est mis en oeuvre. Cette loi est une énorme pompe à finances. Je souhaite rappeler tous les efforts que nous faisons déjà. Il y a une taxe déjà incitative qui est une des plus élevées du monde. Pour les entreprises, un réel travail a déjà été réalisé. Le progrès technique et l'innovation sont efficaces (mobilité électrique, pompes à chaleur, etc.). Ce sont ces innovations qui permettent de lutter contre le réchauffement climatique. On ne résoudra jamais ce problème par des taxes.»

- Franziska Meinherz: «Pour nous, c'est un non. C'est un pas dans la mauvaise direction, car elle s'inscrit dans la politique actuelle de la Suisse qui est un vrai échec. Les émissions de CO2 augmentent d'une année à l'autre alors qu'elles devraient diminuer. Cette loi rate même les objectifs plutôt modestes de l'Accord de Paris. Pourquoi? Car elle ne fait pas de lien entre écologie et politique sociale. Au lieu de s'attaquer aux secteurs les plus polluants en Suisse, notamment la finance, elle les épargne totalement. Et même dans les autres secteurs, elle permet aux entreprises les plus polluantes de continuer comme avant. S'acheter des sortes de certificats de polluer, où va-t-on? Il faut des transformations structurelles pour réduire réellement les émissions. La loi prévoit des taxes initiatives qui sont les mêmes pour les individus, indépendamment de leurs individus. Pourtant, les ménages à revenus aisés polluent le plus. On veut un changement de société radical.»

- Delphine Klopfenstein Broggini: «Je suis totalement convaincue. Nous devons changer de système, profondément. Nous sommes devant une loi que nous avons beaucoup travaillée devant le Parlement. Il y a des enjeux très clairs. Ce sont des petits pas, je le reconnais tout à fait. Mais nous tendons vers une direction qui est juste. C'est la première fois que nous avons une loi qui inscrit dans les articles une proposition de réduction des émissions de CO2 de 50% à l'horizon de 2030. Oui, c'est insuffisant et cette loi ne résoudra pas la crise sur le climat, mais c'est une vraie avancée. Aujourd'hui, avec le principe de taxe incitative, la question de l'aviation est d'ailleurs clairement épinglée.»

- Damien Cottier: «Il y a des efforts considérables qui ont été faits par les entreprises en Suisse en matière de réduction des émissions de CO2, c'est vrai. Mais il faut poursuivre cet effort et même l'accentuer. On doit arriver à 50% de réduction en 2030. Et si l'on veut respecter les objectifs de l'Accord de Paris, il faut aller plus vite. Pour les transports, on n’a pas eu vraiment de diminution des émissions, car il n’y a pas vraiment de mesure aujourd'hui à ce sujet. Avec cette loi sur le CO2, on met simplement un prix sur un bien commun qui n'a pas de prix: notre atmosphère, le climat. Il n'a pas de prix, mais il a un coût réel pour la société. On veut que celui qui utilise plus de cette ressource commune et donc génère des coûts pour la société participe plus financièrement. C'est un mécanisme de correction qui n'est pas aussi lourd que l'on veut le dépeindre. Une grande partie de l'argent sera restituée à la population et aux entreprises. C'est un système libéral et efficace, car il continue de miser sur la responsabilité individuelle.»

Mais que penser des taxes que cette loi va apporter?

- Franziska Meinherz: «Ces taxes sont une des critiques qu'on adresse à cette loi. Elles seront redistribuées, mais risquent de peser sur les ménages les plus pauvres. Si on veut réduire les émissions efficacement sans générer des maux sociaux, pourquoi ne pas prendre d'autres mesures? On pourrait notamment favoriser les transports publics gratuits pour renoncer à l'utilisation de la voiture. Une très faible proportion de personnes a vraiment besoin de sa voiture. On peut financer cette mesure par des impôts.»

- Damien Cottier: «La gratuité des transports publics je n'y crois pas, car il faut bien que quelqu'un paye. On parle d'impôts, donc c'est la population qui paye.»

Que dire de ce fonds pour le climat financé par la loi sur le CO2?

- Delphine Klopfenstein Broggini: «On arrive quand même dans une nouvelle ère. Dans dix ans, toute nouvelle voiture mise sur le marché devra consommer deux fois moins d’essence. Dans moins de dix ans aussi, toute nouvelle chaudière à mazout ne sera plus admise, il faudra passer à des énergies renouvelables. C’est une transition nécessaire pour que la suite soit possible. Ce fonds pour le climat dont on parle financera le développement du train de nuit et à grande vitesse. Cela permettra de réduire l’aérien. Ce fonds pour le climat permet aussi de développer le bâtiment. Cela servira beaucoup aux locataires qui paieront moins de chauffage avec la rénovation des immeubles.»

- Christophe Reymond: «On va vers l’utilisation de moins de ressources, on le sait. Mais il y a aussi une réalité à prendre à compte et qui ne l’est pas vraiment avec cette loi: on ne peut pas tout changer d’un claquement de doigts. Cela me fait penser à cette phrase qu’aurait été prononcée par Marie-Antoinette: "S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche!". Il faut être réaliste, tout le monde ne peut pas s’acheter une voiture électrique!»

La Suisse ne veut-elle pas faire figure de bon élève par rapport à d’autres pays?

- Christophe Reymond: «Il ne faut pas avoir peur de faire mieux. Je suis très à l’aise avec tout cela. La Suisse émet 46 millions de tonnes de CO2 par an, c’est 1/1000 par rapport au monde... Nous visons avec cette loi de diminuer ces émissions de moitié. C’est une journée des émissions de la Chine. Si la Suisse supprimait toutes ses émissions, cela ne changerait rien, hélas, à l’état de notre climat ou de nos glaciers. Avec notre législation actuelle, la tonne de CO2 est taxée 96 CHF. C’est deux fois plus que pour un Français et quatre fois plus que pour un Allemand.»

- Delphine Klopfenstein Broggini: «Avec un pouvoir d’achat nettement plus élevé qu’un Français ou un Allemand, il faudrait aussi le relever... Nous sommes de gros consommateurs. Nous sommes le pays qui nous chauffons le plus au mazout en Europe, le pays qui vole le plus en avion, et le pays qui a le plus de voitures neuves. Par ailleurs, l’Europe est en mouvement sur les taxes. La Suisse n’est pas du tout un cas à part.»

- Damien Cottier: «Chacun doit contribuer. C’est notre responsabilité à toutes et tous d’agir. Les entreprises, les personnes privées, les Etats. La Suisse doit être exemplaire et cette loi a un impact positif: permettre d’investir dans l’innovation et dans les emplois dans notre pays. Si on a de l’énergie économisée ou de l’énergie produite dans le pays, oui, on crée aussi de l’emploi.»

- Franziska Meinherz: «Je vois des objectifs de réduction insuffisants. En plus, les mesures proposées ne permettent pas d’atteindre ces mêmes objectifs. On s’oppose à cette loi pour ces raisons-là. On fait des pas dans la mauvaise direction, car on renforce les entreprises et ménages les plus polluants de continuer leurs comportements. Le parlement ne fera pas de meilleure loi, on le sait. Alors on demande une radicalité politique: mettre cette loi à la poubelle pour créer un espace et nous mobiliser en tant que société et créer un rapport de force différent.