Mardi 27 octobre 2020 à 18:20
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A presque 45 ans, Raphaël Enthoven publie «Le Temps gagné» (éditions de l’Observatoire), un roman très autobiographique dans lequel le professeur de philosophie évoque sa jeunesse. Et notamment les amours, les combats, la liberté conquise, les bonheurs et malheurs du quotidien. Plus concrètement, l'auteur aborde aussi sa relation complexe avec son père, Jean-Paul Enthoven, ou encore la violence de son beau-père. Un récit qui sonne comme une référence au chef-d'œuvre de Marcel Proust à «À la recherche du temps perdu». Découvrez ses réponses à vos questions ci-dessous:

  1. Question posée par JPB
    Votre livre a reçu des critiques très clivantes. Je viens d'aller faire un tour des commentaires déposés par des lecteurs sur un célèbre site de vente en ligne. J'ai l'impression que beaucoup de personnes jugent aujourd’hui l'homme - que l’on peut aimer ou non - et non l'œuvre. Partagez-vous ce constat? Une caractéristique de notre monde d'aujourd'hui? (Greg)
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:22

    Je ne sais pas si c’est une caractéristique de notre monde d'aujourd’hui, mais en ce qui concerne mon petit cas, c’est un constat que je partage. Les réactions au livre ont la particularité d’être brûlante ou glaciale mais jamais tiède. Et il est vrai que la plupart des détracteurs s’en prennent au livre comme des gens qui ne l’ont pas lu.


  2. Question posée par Nathalie
    Qu'est-ce que l'héritage de Proust peut apporter à notre société aujourd'hui? Quel livre à relire aujourd'hui de cet auteur recommanderiez-vous prioritairement, et pourquoi?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:25

    Je n’ai lu de Proust qu’un seul livre: «A la recherche du Temps perdu». Je n’ai pas lu ses autres livres. Je suis un très mauvais connaisseur de Proust. En revanche, j’ai beaucoup lu son maître livre. Et c’est un livre dont, entres autres bénéfices, on retire deux informations. La première, c'est que nos douleurs sont moins douloureuses qu’intéressantes. Et la deuxième est qu’aucune tragédie ne résiste à sa mise en mots. Être proustien, c’est faire de ses souffrances la matière de la littérature au lieu d’en faire uniquement le motif de la complainte. Rien de plus utile!


  3. Question posée par Fred
    Vue de Suisse, la France semble avoir de nombreux problèmes: laïcité, chômage, vivre ensemble... Quels sont les principaux maux de votre pays. La Suisse peut-elle servir d'exemple, sur certains points?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:27

    Vue de France, la Suisse souffre d’un gros problème de neutralité. Neutralité étant, en la circonstance, l’autre nom que je donne à la lâcheté. La France est un pays dont la particularité est que la religion n’y est pas sacrée. Et que le respect passe après la liberté. De ce point de vue, je chéris l’exception républicaine. Et je n’aimerais pas être à la place des dessinateurs qui font la morale aux dessinateurs de «Charlie», en disant que eux, ne prennent aucun risque. D’une certaine manière, on peut dire qu’il y a plus de problèmes en France, non parce qu’il y aurait plus de problèmes, mais car on les affronte d’avantage.


  4. Question posée par LRE
    La presse française a relevé la tristesse de votre père après avoir lu votre livre. Cela vous a-t-il touché? Vous êtes vous réconcilié finalement avec lui?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:28

    Je trouve votre question indiscrète. Tout ce qui se trouve dans mon livre est intime, mais cela ne donne à personne le droit de me poser des questions sur ma vie privée. La querelle qui m'oppose à mon père est beaucoup plus grave qu'une simple dispute œdipienne entre un père et son fils. En vérité, nous avons un différend littéraire. Nous sommes deux lecteurs de Proust, mais lui en retient le goût de s’évader alors que j’en conserve la passion du réel. Nous écrivons dans deux directions opposées. Et c’est la seule chose qui compte.


  5. Question posée par Jonathan
    Pourquoi s’en prendre de façon aussi mesquine au dessinateur Hermann?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:30

    L'épisode auquel vous faites référence est une émission de télévision «La puce à l'oreille» (RTS) où j'étais présent avec Coco de «Charlie Hebdo». Et soudain, Hermann, s'est mis à faire la morale à Coco en lui expliquant qu'il avait la sagesse de ne prendre aucun risque et que quand il faisait un dessin, il le soumettait à un panel de 10 lecteurs dont chacun avait un droit de veto. Je ne juge pas sa méthode, je juge la supériorité morale qu'il exerçait sur celle dont les amis sont morts car ils ont pris plus de risque que lui. 

    Ce n'est pas moi qui étais mesquin dans l'histoire. Ce qui est vrai, c'est que 48 heures plus tard, à l'invitation du Printemps républicain en France, j'ai profité de cette anecdote pour parler de ce que j'appelle l'autocensure. Il m'a semblé que la méthode de Hermann relevait de ce qu'on appelle «la servitude volontaire». Si j'avais étais mesquin, je l'aurais attaqué sans le citer. Là je l'ai attaqué frontalement, il avait toute liberté pour me répondre. Si violente soit-elle, mon attaque était au-dessus de la ceinture.


  6. Question posée par Marie
    Vous avez souvent déclaré vous lasser du «cirque médiatique». Avez-vous lu le dernier livre de Frédéric Beigbeder, qui d'ailleurs a été plutôt élogieux sur le vôtre. Personnellement, j'ai aimé le vôtre et le sien.
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:31

    J’ai lu le livre de Frédéric Beigbeder, «L’homme qui pleure de rire», que je trouve excellent. La juxtaposition du noctambulisme et de la dureté de l’épreuve qu’il vit pendant la matinale de France Inter: le passage est très réussi. Et sa nostalgie d’un humour moins militant parle à mon coeur. Je lui sais infiniment gré d’avoir défendu ce livre qui était attaqué par des gens qui refusaient de le lire et d’avoir plaidé la cause du romanesque derrière l’anecdote.


  7. Question posée par Stéphane
    Bonjour, Que pensez de la propension, de quelques philosophes à manifestement goûter à la médiatisation en prenant un plaisir évident à paraître, avec un soin débordant à leur apparence , en regard de philosophe dont la parole est, semble-t-il tout aussi efficace sans chercher les projecteurs sur eux... par exemple Jean Baudrillard. Quel est donc l’avis d’un philosophe sur l’image que veut donner de soi un philosophe?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:35

    Pendant très longtemps, on a tenu la médiatisation du prof de philo comme une prostitution. On tenait le prof de philo qui allait dans les médias comme s’il vendait son âme. Sauf qu’à l’ère des réseaux sociaux, aller dans les médias, ce n’est plus céder à la facilité d’un discours vendeur. Aller dans les médias, c’est-à-dire sur les réseaux sociaux, c’est injecter de la dialectique. L’une des particularités de l’époque que nous vivons, c’est qu'il est désormais noble de faire ce qui était infâme il y a 20 ans. Il faut aller dans les médias quand on enseigne la philosophie, car les médias sont hantés par l’immédiat.


  8. Question posée par Anna
    La liberté d'expression peut elle permettre d'adresser des messages d'incitation à la haine? Où se trouve la limite? Merci Cordialement
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:38

    La limite se trouve précisément dans l’incitation à la haine. Je ne vois pas de mesure liberticide dans l’interdiction de discours haineux. Je ne pense pas qu’on soit moins libre dans un pays où on n'a pas le droit de dire: «Mort aux juifs», «Morts aux nègres», «Mort aux arabes». On est pas moins libre dans un monde où on n'a pas le droit de dire ça. En revanche, dire «Tous les juifs sont radins» ou «Les Arabes sont tous voleurs» relève incontestablement du discours haineux. Critiquer le judaïsme, l'islam, le catholicisme ne relève pas d’un discours haineux mais d’une démarche salutaire.


  9. Question posée par Julie
    Vous êtes très actif sur Twitter. De très nombreux philosophes sont très critiques envers ces plateformes. Qu'en est-il pour vous? Le format n'est-il pas trop réducteur?
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:43

    Je trouve qu’il est aisé de critiquer ce réseau en particulier quand on ne s’y trouve pas. Être actif sur Twitter, c’est créer, lutter, pour les conditions d’un dialogue entre les gens. Twitter est un monde à l’état de nature où les gens s’identifient à ce qu’ils croient. Le principe de discussion est un facteur de civilisation. Mon combat n’est pas idéologique, il est méthodologique. Je ne suis pas assez snob pour mépriser ce genre d’outil.

    280 signes, c'est la taille moyenne d'une réponse de Socrate. On fait comme si la philosophie devait être fastidieuse et comme si ses productions devait être indigeste or 280 signes c'est la taille d'une idée quand elle est bien formulée..


  10. Question posée par Martin
    Votre livre consacre un personnage qui semble s'inspirer de Michel Onfray. On vous dit en froid avec lui. Que pensez-vous de son œuvre de philosophe? Conseilleriez-vous à un étudiant sa «Contre-histoire de la philosophie»? Bien cordialement Belle soirée
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:47

    J’ai très bien connu Michel Onfray avec qui j’étais très ami et avec qui j’ai monté en 2001 l’Université populaire de Caen où j’ai enseigné de nombreuses années avant d’être viré par le même homme. C’est l’auteur d’une oeuvre hédoniste intéressante, «L’art de jouir», «La théorie du corps amoureux» ou encore «Le désir d’être un volcan», sont de très beaux livres. Voir notamment le texte intitulé «Le corps de mon père» dans «Le désir d’être un volcan».

    En revanche, sa «Contre-histoire de la philosophie» souffre de deux péchés: le premier c’est la certitude qu’il suffit de célébrer l’hédonisme pour être un hédoniste. Et le second c’est le complotisme implicite ou non qui lui fait dire que depuis plus de 2000 ans le platonisme règne en maître sur les corps et les esprits. La meilleure preuve qu’il se trompe c’est que j’ai tout appris sur Epicure à l'université. Dans mon livre, le personnage d'Octave Blanco occupe dans la vie du narrateur la place du premier à lui montrer que la philosophie faisait la paix avant de faire la guerre.


  11. Question posée par Corentin
    Peut-on dire que vous avez remplacé deux parents (dont un beau-père) impossibles à admirer par un écrivain (Proust) qui vous a forgé et fait grandir personnellement et professionnellement? D’où le titre hommage du livre, et son contenu…
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:48

    Non, je ne crois pas qu’on puisse dire ça. On ne remplace pas ses parents. Et il n’y a pas de mauvais parents, il n’y a que des leçons à tirer. Je n’ai remplacé personne. En revanche, Proust a valeur de père spirituel. Et les leçons que je retire de sa lecture sont incontestablement une autre manière de s’élever ou d‘être éduqué.


  12. Question posée par Roberto
    Ne croyez-vous pas que les virus sont une passion très triste ainsi que ses symptômes: la peur, l'angoisse et l'anxiété? (cf Spinoza)
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 18:49

    Le virus n'est pas une passion en soi, ni triste ni joyeuse. La passion triste est de laisser au virus une prise sur notre humeur. De s'attacher à tenir les mesures de prudence pour des mesures exclusivement liberticides ou de voir dans le port du masque une façon de dépersonnaliser les individus. Le virus est une tragédie qui a été maintes fois traité par la littérature et qui nous donne l'occasion de vérifier que face au danger les humains se conduisent toujours de la même manière tantôt par la lutte, tantôt par l'indignation.


    Conclusion
    Réponse donnée par Raphael Enthoven à 19:03

    Le temps me manque pour répondre d'avantage à vos questions. Je le regrette d'autant plus que quand on répond à une question, c'est sur soi-même qu'on apprend des choses. Mais bon, comme dit Clément Rosset, moins on se connait, mieux on se porte!