Samedi 6 mars 2021 à 16:00
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La pandémie de Covid-19 a révélé les dysfonctionnements de l’école. Cours en ligne et contraintes sanitaires ont fait exploser les risques de décrochage et les inégalités entre les élèves. Or les spécialistes soulignent que ces inégalités existaient avant et perdureront au-delà de la pandémie. Même dans un pays aussi riche que la Suisse, l’accès à la même éducation pour toutes et tous n’est donc pas garanti. Dès lors, faut-il repenser l'école? En quoi les pédagogies alternatives et les dernières connaissances en neurosciences peuvent aider à repenser le quotidien des classes?

Pour en débattre, le FIFDH a organisé une conférence avec Alain Moser (directeur de l’école Moser), Sylvain Rudaz (directeur général de l'enseignement secondaire II, DIP) et Héloïse Durler (professeure à la Haute école pédagogique Vaud, spécialisée en sociologie de l’éducation). La modération était assurée par Serge Michel (rédacteur en chef adjoint du «Temps» et directeur éditorial de «Heidi.news») et Sophie Gaitzsch (journaliste à «Heidi.news», spécialisée dans les questions d’éducation).

Découvrez ci-dessous la rediffusion et le résumé de la discussion:

La pandémie a-t-elle révélé des disparités au sein du système éducatif?

Sylvain Rudaz (directeur général de l'enseignement secondaire II, DIP): «La fermeture des écoles a amplifié les inégalités de traitement des élèves. On a aussi observé que de nombreux enseignants avaient de réelles difficultés par rapport au numérique.»

Caroline Widmer (directrice de l'incubateur de la HES-SO Pulse): «Je suis frappée par les disparités au sein du corps enseignant. Il y a un enjeu sur la formation des professeurs. Il y a un réel manque d'homogénéité entre les professeurs.»

Héloïse Durler (professeure à la Haute école pédagogique Vaud, spécialisée en sociologie de l’éducation): «Notre système laisse place a une très grande disparité entre les enseignants. L'école est aussi fortement traversée par des croyances. Celles-ci entretiennent des inégalités.»

Le numérique est-il la clé pour sauver l’enseignement?

Alain Moser (directeur de l’école Moser): «Dans notre école, on propose du matériel numérique à nos élèves depuis de nombreuses années. Cela fait plus de 10 ans qu'on a entrepris une véritable réflexion autour de la place du numérique au sein de l'enseignement. Ce n'est pas une question d'argent, l'école publique a les moyens de le faire. C'est juste que cela n'a jamais été priorisé. On prend un retard énorme en Suisse...»

Thierry Vauthier (enseignant) «Je n'ai personnellement pas été mis en difficulté pendant le confinement. Globalement, grâce aux smartphones, on arrive à être très rapidement en phase avec les élèves. Après, c'est bien beau de tout mettre sur le numérique, mais l'essentiel est de surtout savoir comment atteindre nos objectifs. L'enjeu est surtout là. La formation des enseignants est essentielle. Le professeur doit maîtriser le numérique, oui, mais il doit surtout maîtriser de nouvelles formes de leadership pour piloter les classes.»

Jean-Marc Cuenet (enseignant): «Imaginer que réinventer l’école, c’est de passer au numérique, c'est faire fausse route. Il faut surtout penser contenu et structure. C’est ce qui se passe notamment en Finlande ou en Islande. On ne doit pas du tout se baser sur un cas exceptionnel qu’a été le confinement: il a prouvé que le numérique était important, oui, mais il a aussi montré qu’on doit surtout réfléchir au reste. Je rappelle qu'on est quand même passé au tout à l’écran alors qu’on a, en même temps, des discussions sur le fait que les jeunes passent trop de temps devant! C’est totalement schizophrénique!» 

Fermer les écoles a-t-il été une erreur?

Sylvain Rudaz (directeur général de l'enseignement secondaire II, DIP): «Sur le choix politique, je ne peux pas répondre. Sous l’angle sociologique, cela a eu un impact terrible. C’est plus que certain. J’espère vraiment que cela ne se reproduira pas. D’où l’intérêt, aussi, que le numérique ne soit jamais l'outil substitutif au tableau noir ou blanc.» 

Héloïse Durler (professeure à la Haute école pédagogique Vaud): «L’école n’est pas un ilot séparé du reste de la société. Elle doit être pensée en lien avec le reste de la société.»

Tout le monde vante les systèmes éducatifs des pays du nord de l'Europe...

Alain Moser (directeur de l’école Moser): «On peut en parler. Chez eux, le cadre éducatif est fondamental. Il faut remettre de la bienveillance et de la fermeté dans notre système. Les enfants doivent regagner confiance en eux. Je n’ai jamais rencontré d’enfants stupides, parfois avec des problèmes oui, mais jamais stupides. Et pourtant, j'en ai rencontré beaucoup à qui on a souvent dit qu'ils ne feraient jamais rien dans la vie. Si jeune et déjà condamnés par notre système... Les pays nordiques sont très efficaces pour s’organiser autour de plusieurs valeurs fortes et soutenir les élèves. Il faut aussi engager les enfants autour de projets. A Genève, il y a 15 matières au collège. 15! Vous vous rendez compte?! Quel en est le sens? On est dans un délire complet. S'il faut changer d’école, il faut peut-être aussi aller vers l’abolition des matières et parler de projets. C’est comme ça que l'on peut engager efficacement les jeunes dans le travail. Cela les tire vers le haut. Le travail collaboratif est la clé.»

Mais est-il possible de transformer le système éducatif classique?

Sylvain Rudaz (directeur général de l'enseignement secondaire II, DIP): «Oui tout à fait. Il y a deux approches. La première est la formation des maîtres. Elle est actuellement très frontale: savants/apprenants. Il faut sortir de cette typologie. Ensuite, il faut offrir plus de mobilité professionnelle. Un enseignant doit pouvoir sortir de sa tour d’ivoire qu’est la classe: par exemple en étant chargé des projets d’innovation d’une école, ceci sur une période donnée.»

Alors, à quoi pourrait ressembler l’école du futur?

Thierry Vauthier (enseignant): «On doit permettre aux élèves d’être plus motivés et de tendre vers les objectifs prioritaires qui sont visés dans certaines situations. Pour cela, on pourrait par exemple imaginer une école sans classe: 200 élèves répartis dans des groupes qui travailleraient sur des projets. Et c’est eux, le lundi matin, qui pourraient choisir ce qu’ils voudraient faire. Les professeurs seraient présents en électron libre, à travailler avec les groupes. Cloisonner les élèves par âge ou par village, on peut faire beaucoup mieux que ça! Je vise une école totalement ouverte. Je précise aussi: oui, il faut continuer d'enseigner certaines disciplines fondamentales, mais cela n'empêche pas de proposer des journées consacrées à des projets, avec des élèves aidés par des enseignants. Voici ce que je souhaite pour l’école publique.»  

Question à l’ensemble des spectateurs: pour la prochaine étape de ce projet qui vise à améliorer notre système éducatif: où faut-il partir en reportage? Qui faut-il interviewer? Un livre à lire?

Où partir faire un reportage: Islande, Finlande, Norvège, Suède, Singapour, Canada, Val-de-Ruz, Corée du Sud, Ecole du Colibri (France), Ecole Moser, Ecole Jeanine Manuel (France)...
Qui interviewer: les élèves, les coordinateurs pédagogiques...
Qui lire: Aaron Sams, Jonathan Bergmann, Mary Gordon, Isabelle Peloux, Carol S. Dweck, Salman Khan...