Mardi 26 avril 2022 à 17:00
Avenue du Bouchet 2, Genève

Boris Mabillard, envoyé spécial du «Temps» en Ukraine, a passé six semaines à Kiev et dans plusieurs villes du nord de l’Ukraine à la rencontre d’une population qui vit sous les bombes depuis deux mois. Il a également rencontré plusieurs personnalités politiques, dont l’ex-président ukrainien Petro Porochenko, Vitali Klitschko ou le Russe Ilia Ponomarev, seul député de la Douma à avoir voté contre l’annexion de la Crimée en 2014. Il a également visité plusieurs hôpitaux et la municipalité d’Irpin, dont le maire, symbole de la résistance, a pris les armes pour défendre sa ville. Celui-ci affirme notamment que les militaires russes ont recours au phosphore blanc contre ses habitants.

Le journaliste Boris Mabillard était présent à la rédaction du «Temps» mardi 26 avril 2022 pour en parler avec vous. La rencontre était animée par Aline Jaccottet, responsable de la rubrique internationale du «Temps».

Cet événement est à revivre en vidéo en tête d'article ou via la retranscription textuelle ci-dessous.

Pourquoi vous êtes-vous rendu en Ukraine?

Boris Mabillard: J’ai décidé de partir en Ukraine en février, peu avant l'invasion russe. Ces derniers mois, le Kremlin massait des troupes en Biélorussie, non loin de la frontière ukrainienne. On envisageait donc facilement qu’une opération d'ampleur se préparait. 

Vous avez passé six semaines dans le pays, notamment à Kiev. Dans quelles conditions avez-vous travaillé?

Je suis arrivé deux jours avant le début de l'invasion russe, qui a démarré le 24 février 2022. À ce moment-là, l’atmosphère sur place était tendue, sinon étrange. A Kiev, on m'a prêté un petit appartement disposant de grandes baies vitrées, dans le centre de la ville. Cet immeuble n'avait ni cave ni abri, ce qui a posé par la suite des problèmes de sécurité importants. 

A lire: A Kiev, vivre heureux dans un abri antiatomique soviétique

Dans un des couloirs de l'hôpital 8 de Kiev, construit après la catastrophe de Tchernobyl, tout l'équipement date de l'époque soviétique. — © Boris Mabillard
Dans un des couloirs de l'hôpital 8 de Kiev, construit après la catastrophe de Tchernobyl, tout l'équipement date de l'époque soviétique. — © Boris Mabillard

Vous n'imaginiez pas que Kiev pouvait être attaquée?

Personne, pas même moi qui suit l'actualité ukrainienne chaque jour, ne pouvait y penser. J'imaginais en réalité d'abord résider dans cette ville, puis me déplacer petit à petit vers le Donbass, où les attaques devaient – en toute vraisemblance - se concentrer. 

Racontez-nous la situation sur place...

Quand la guerre a commencé, les magasins se sont fermés peu à peu. Je me souviens des longues files d'attente devant les quelques boutiques encore ouvertes. Les produits de première nécessité ont été pris d'assaut. Pour les Ukrainiens, la pomme de terre, par exemple, est un aliment de base. Certains produits se trouvaient toujours facilement, mais à des prix exorbitants. J'ai perdu douze kilos en six semaines.

Un pompier découvre un dépôt de nourriture détruit par une frappe aérienne. Kiev, le 13 mars 2022. — © Vadim Ghirda / keystone-sda.ch
Un pompier découvre un dépôt de nourriture détruit par une frappe aérienne. Kiev, le 13 mars 2022. — © Vadim Ghirda / keystone-sda.ch

Les journalistes étaient-ils très présents?

Une première vague de professionnels des médias a quitté Kiev dès que les combats sont devenus intenses. Ils sont ensuite revenus dans la ville lorsque Moscou a annoncé la fin de ses opérations aux alentours pour se concentrer sur le Donbass. 

Malgré le risque, pourquoi être resté sur place?

J'avais personnellement le besoin de témoigner de ce que je voyais. Je dispose aussi de nombreux contacts sur place, avec des histoires importantes à raconter. Faire mon job était nécessaire.

Quels liens avez-vous tissé avec la population?

Les Ukrainiens sont très méfiants, c'est un héritage de l'ère soviétique. Il est difficile d'obtenir même un sourire quand on marche dans la rue. L'essentiel de la vie sociale, c'est la famille, essentiellement constituée en petits cocons. La guerre a poussé la population à créer de nouveaux réseaux, les Ukrainiens se sont rapprochés les uns des autres. On ne peut qu'être admiratif de leur courage et de leur solidarité

A lire: La reconquête ukrainienne, hameau après hameau

Tania, dont la maison a été en partie détruite par les bombardements russes. — © Boris Mabillard, Le Temps
Tania, dont la maison a été en partie détruite par les bombardements russes. — © Boris Mabillard, Le Temps

Comment la jeunesse réagit-elle?

Des jeunes, qui ont l'âge de ma fille, c'est-à-dire 20 ans, disent ne pas vouloir faire la guerre. Ils sont néanmoins là pour aider l'armée du mieux qu'ils le peuvent. En apportant de la nourriture, en aidant les gens de passage. C'est une leçon de vie, car les enjeux restent dramatiques. Tout cela se fait dans le bruit des explosions, on ne s'y habitue jamais…

Comment vous déplaciez-vous?

J'ai dû trouver un chauffeur, une voiture et aussi un traducteur. Souvent, c'est d'ailleurs une même personne qui fait tout. C'est très difficile de conduire dans des zones de guerre: il ne faut pas respecter les limitations de vitesse et être capable de répondre à toutes les situations qui peuvent - vous l'imaginez - arriver. Donc, savoir réagir et aller très vite sans jamais paniquer.

A lire: Le jour où la guerre s’est abattue sur Kiev

24 février 2022, de nombreux habitants de Kiev tentent de quitter la ville. — © Emilio Morenatti / keystone-sda.ch
24 février 2022, de nombreux habitants de Kiev tentent de quitter la ville. — © Emilio Morenatti / keystone-sda.ch

Vous avez fait plusieurs rencontres marquantes durant vos six semaines sur place...

Je repense à ce volontaire qui s'occupait des cadavres. Il était complètement terrorisé, mais se disait pourtant qu'il fallait le faire. Sa morgue débordait de corps qui devaient être restitués aux familles, après avoir reçu des soins particuliers. Comprenez qu'en Ukraine, nous sommes dans une guerre d'artillerie. Celle-ci fait donc énormément de dégâts aux chairs. Ce jeune homme, qui n'avait aucune expérience, se retrouvait à donner un coup de main parce qu'il estimait que personne ne voudrait faire ce travail et qu'il fallait traiter avec dignité les corps des victimes. Les odeurs étaient terribles. Il essayait de me parler mais je voyais ses lèvres trembler... Il était à deux doigts de craquer. Il voulait épargner ses proches mais ce n'était pas simple. Le soir, il mettait sa tête dans un oreiller pour y verser toutes ses larmes.

A lire: Kiev enterre ses morts: «Je suis ici parce que personne d’autre ne veut le faire»

Oleksandr, bénévole dans une morgue à Kiev — © Boris Mabillard
Oleksandr, bénévole dans une morgue à Kiev — © Boris Mabillard

Comme reporter de guerre, vous avez couvert de nombreuses zones de guerres, notamment en Syrie ou en Irak. Quelles différences voyez-vous avec le conflit en l'Ukraine?

Tout d'abord, nous n'avons pas de risque d'enlèvement. Ensuite, à Alep par exemple, j'étais au milieu d'opérations avec deux camps hostiles. D'un côté, on a des djihadistes et de l'autre des partisans de Bachar al-Assad... Je ne pouvais compter sur personne et cela donne le sentiment horrible d'être vraiment tout seul. En Ukraine, j’ai perçu un vrai soutien: la population souhaite obtenir une couverture médiatique aussi large que possible. Cependant, il existe aussi une propagande gouvernementale : on masque les chiffres des victimes. On ne parle ni des blessés civils, ni des morts civils, et encore moins lorsqu'il s'agit de militaires. 

L’équipement d’un conducteur de char, photographié sur le sol le 9 mars 2022, à Irpin, Kiev, en Ukraine. — © AP Photo/Vadim Ghirda
L’équipement d’un conducteur de char, photographié sur le sol le 9 mars 2022, à Irpin, Kiev, en Ukraine. — © AP Photo/Vadim Ghirda

Cette propagande est-elle un problème pour vous, en tant que journaliste?

Elle existe des deux côtés, mais en Russie, elle se double de cette tentative très stricte et efficace de contrôler la presse. Ce n’est pas le cas en Ukraine. Des voyages de presse très encadrés sont aussi organisés pour les journalistes, mais je refuse toujours d’y participer. Je préfère tracer mon propre chemin, quitte à rencontrer plus de difficultés.

Qu’est-ce qui a été le plus dur à supporter?

Le bruit des explosions. C'est apocalyptique. On ne peut pas se l’imaginer. Cela trouble l’oreille interne au point qu'on en tombe à la renverse. Il est impossible de s'y habituer.

Comment voyez-vous évoluer cette guerre en Ukraine?

Je ne vois pas d'issue négociée dans un avenir proche. Le Kremlin doit pouvoir faire état de victoires et pour l'instant, il n'y a rien. La Russie n’a réussi à prendre qu'une seule ville de relative importance, Kherson. Je ne compte pas Marioupol car, contrairement à ce qui est annoncé à répétition, cette ville n’est toujours pas tombée. Les combats vont durer.

A lire: A Kiev, la chasse aux agents russes infiltrés

Un check-point de la Garde nationale ukrainienne à Kiev, le 1er mars 2022.
Un check-point de la Garde nationale ukrainienne à Kiev, le 1er mars 2022.

Peut-on parler de crimes de guerre en Ukraine?

Il y en a évidemment, et des deux côtés. Mais la première fois qu'on a mentionné ces crimes de guerre, c'était pour parler des bâtiments civils ukrainiens frappés par l'artillerie ou les missiles russes. En l'occurrence, l'artillerie reste très imprécise. Si on ne dispose pas d’une personne sur le terrain pour faire une triangulation, et ainsi ajuster le tir, les obus tombent partout, de manière totalement imprécise. Cette guerre d'artillerie est très cruelle. Elle tue de manière indifférenciée les civils.

Par ailleurs, les civils sont aussi délibérément visés. Notamment lors des trêves pour permettre leur évacuation. Je me suis retrouvé avec des personnes âgées qui essayaient de s'enfuir via un couloir humanitaire. Des balles crépitaient et un sniper nous visait directement. Il n'y a aucun doute sur le fait que nous étions une cible. J'ai vu beaucoup de corps. Ces victimes ne portaient aucun habit militaire. C'était des femmes, des personnes âgées, des enfants… 

Vous avez assisté à d'autres scènes qui confirmeraient ces crimes de guerre?

Sur une autoroute, j'ai vu un char russe changer volontairement sa trajectoire pour rouler sur une petite voiture de civils avec des corps à l'intérieur. Assez clairement, on voyait un drapeau blanc sur la voiture. Les civils utilisent des morceaux de tissu blanc lorsqu'ils cherchent à fuir, pour signaler qu'ils ne sont pas des militaires. Alors oui, un char d'assaut qui change volontairement sa trajectoire pour rouler sur une voiture où se trouvent des civils on est manifestement sur un crime de guerre.

Le pont d’Irpin a été détruit. Dans les décombres, un chemin boueux permet la traversée du cours d’eau. C’est le gué des réfugiés. — © BORIS MABILLARD
Le pont d’Irpin a été détruit. Dans les décombres, un chemin boueux permet la traversée du cours d’eau. C’est le gué des réfugiés. — © BORIS MABILLARD

Vous ne sortez pas indemne de cette expérience...

Je fais un métier que j'aime beaucoup. J'ai des lecteurs, je remplis une mission qui a un sens. J'ai vu des petits enfants morts... Moi, quand je rentre à la maison, je retrouve ma fille et ma compagne, bien vivantes. Je ne suis qu'un privilégié.