Lundi 7 septembre 2020 à 11:00
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A la tête du Groupe Mutuel depuis à peine douze mois, Thomas Boyer a une expérience de plus de vingt ans dans les assurances. Un domaine dont il connaît aussi bien les défis managériaux et technologiques que les produits. En particulier dans le domaine de la prévoyance. Des enjeux liés à la retraite, il dit volontiers que l’on ne s’en préoccupe jamais trop tôt. Et les impacts de la crise du Covid-19 ne font que souligner son propos.

Après ses études à HEC Lausanne et un passage dans la société de conseil McKinsey, il rejoint l’entreprise Swiss Life puis le Groupe Mutuel (déjà) comme chef du marketing. Il passera aussi six ans à La Mobilière, dont deux à la direction générale, avant de prendre son poste actuel.

Comme le montre le sondage réalisé par M.I.S Trend pour «Le Temps», les Suisses sont préoccupés par la solidité du 2e pilier. Ils s’interrogent sur la possibilité d’une retraite anticipée ou, au contraire, sur la perspective de travailler après l’âge légal de 64 ans (pour les femmes) ou de 65 ans (pour les hommes). Ils s’inquiètent d’une chute des rentes et se demandent comment ils vont financer leur retraite. 

Lors d'une discussion en ligne, Thomas Boyer a répondu à toutes vos questions. Découvrez ses réponses ci-dessous.

On parle volontiers du faible endettement public suisse. Mais dans le même temps, l'endettement privé, notamment hypothécaire, est l'un des plus élevés d'Europe. Ne s'agit-il pas d'une bombe à retardement? Y compris en termes de prévoyance? (Alain J.)

Dans le passé, ce risque n’est pas démontré car, sur le long terme, les prix immobiliers ont continué à progresser.

Ce risque existe, cependant. Il y a une interconnexion entre le marché de la prévoyance et celui des hypothèques: des institutions de prévoyance sont des acteurs du marché hypothécaire et des particuliers ont retiré une partie de leur avoir pour financer une acquisition. 

Certaines mesures ont déjà été prises pour limiter ce risque (retrait limité au-delà de 50 ans, exigences de fonds propres relevées). Je ne peux pas exclure d’autres mesures et ce risque doit être surveillé.

Les inégalités révélées par les rentes du 2e pilier sont spectaculaires et choquantes. Les hommes touchent en moyenne des retraites deux fois plus importantes que les femmes. Les membres d'un couple suisse vivant en concubinage sont moins bien traités que les couples mariés. Les salariés des PME ont des prestations vieillesse beaucoup moins importantes que les salariés de la plupart des grandes entreprises. On parle volontiers du système de prévoyance comme l'un des meilleurs du monde. Il est aussi assez inégalitaire. Que faire? (Luc)

Vous avez raison. Cela montre que ce sujet doit absolument être pris en compte par le salarié dans le choix de son employeur. L’attractivité de la caisse de pension est un élément à prendre en compte dans son «paquet» salarial global.

Sur les autres sujets que vous évoquez, le système doit évoluer pour tenir compte des nouveaux modes de travail et de vie. C’est impératif.

Les responsables des caisses mettent la faute sur les taux d'intérêt historiquement bas pour expliquer la faiblesse de leurs performances. Mais, dans le même temps, le taux d'inflation est presque nul. Il me semble que la situation pourrait être bien pire à l'avenir si l'inflation repartait à la hausse. On va bien devoir payer une fois pour les dettes que les Etats, mais aussi les particuliers, sont en train d'accumuler? (Damoclès)

Vous avez raison, Damoclès. Si l’inflation repart rapidement, les caisses de pension vont en effet se retrouver avec un «stock» de placements à taux fixes peu attractifs. D’où l’importance de la solidité de la caisse et la capacité des gestionnaires à bien diversifier les types de placement.

Voyez-vous un risque que, au fil des réformes, le système de prévoyance suisse perde en solidarité? (P. S.)

Je ne crois pas qu’il y ait un risque fondamental. Le 1er pilier est solidaire. Le 2e pilier partiellement et le 3e pilier plus individualisé. Notre système fonctionne globalement bien. Il nous faut adapter les paramètres pour garantir son fonctionnement sur le long terme et l’adapter aux évolutions de nos modes de travail et de vie.

En matière de recrutement, les PME ont parfois de la peine à régater avec les grandes entreprises, surtout quand il s'agit d'attirer la main-d’œuvre qualifiée. Pourquoi ne jouent-elles pas plus la carte de prestations de prévoyance plus généreuses? Est-ce seulement une question de coût? (Patrick W.)

Bonjour, Patrick W. C’est une excellente question et un vrai enjeu pour les employeurs que d’offrir des solutions de prévoyance attractives à leurs collaborateurs. Et donc de les mettre en avant. C’est clairement un facteur de différenciation.

Dans le domaine de l'assurance, la concurrence des nouveaux venus vous cause-t-elle de vrais soucis, qu'on parle des GAFA ou des start-up? L'«assuretech» représente-t-elle une mode ou un vrai danger? (Phil)

Les start-up actives dans le domaine de l’assurance me stimulent au contraire! Elles nous forcent à nous remettre en question. Cependant, et on le voit particulièrement bien avec toutes les questions de ce jour, le domaine de la prévoyance reste complexe. Et les situations très différentes d’une personne à l’autre. Une solution totalement automatisée me semble inadéquate. A ce jour, d’ailleurs, aucune insurtech n’a percé à large échelle. Je crois que le vrai enjeu pour les acteurs en place est d’intégrer les expériences de start-up pour améliorer leurs processus, prestations et points d’échange avec leurs clients.

Dans les classements des meilleures institutions de prévoyance, le Groupe Mutuel sort particulièrement bien. Est-ce lié au fait que vous êtes une jeune caisse? (Alain)

Merci Alain pour votre question. Oui et non. C’est vrai que nous sommes une jeune caisse avec un bon ratio de cotisants et de retraités. Mais cela ne suffit pas. Nous avons une stratégie de placement basé sur une logique de long terme. L'idée n’est pas de tout verser une année puis plus rien les années suivantes. Nous constituons ainsi des réserves que nous utilisons les années plus difficiles en termes de performance de placement. Nous essayons de lisser sur plusieurs années et ça fonctionne assez bien.

Il y a plus de 1500 caisses en Suisse... c'est beaucoup trop. Quel serait le chiffre optimal? (Catalina)

Je ne dirais pas que c’est beaucoup trop. C’est le marché qui décide. Comme dans beaucoup d’autres domaines, si ce nombre est trop élevé, il y aura des regroupements. Le système suisse de prévoyance fonctionne globalement très bien mais il rencontre des défis importants pour assurer son financement et son existence à long terme.

Une question revient de manière récurrente à la faveur de la pandémie: on devrait rendre le 2e pilier obligatoire pour les indépendants. Vous êtes pour? (Eliah)

Le débat est effectivement né avec la pandémie. Nous avons un souci avec les indépendants. Il est bien d’ouvrir le débat comme le fait l’OFAS, et son directeur, Stéphane Rossini. Mais c’est un débat complexe. Dans cette crise, le plus important, c’est d’éviter de réagir de manière émotionnelle. Le monde des indépendants est très varié. Les situations ne sont pas les mêmes. Il faut d’abord bien analyser la situation et être sûr de répondre à un besoin. Et surtout, le nerf de la guerre sera de trouver un financement durable pour cette nouveauté et surtout acceptable politiquement, ce qui n’est jamais facile en Suisse dans ce domaine.

Pour soutenir les indépendants dans leurs activités, c’est la flexibilité qui a été retenue dans le système des trois piliers, partant de l’hypothèse que la valeur de leur entreprise représente une part prépondérante de leur «caisse de retraite». La solution actuelle leur laisse le choix de faire fructifier les liquidités dans l’entreprise, plutôt que de les déposer dans un 2e ou un 3e pilier, puis de vendre l’entreprise au moment de la retraite. Mais le débat demeure en pleine pandémie avec des pans entiers de l’économie qui souffrent et qui pénalisent donc une éventuelle vente profitable.

Dans une interview récente donnée au «Temps», Pascal Rossini dit avoir été surpris par la précarité des indépendants révélée par la crise du covid. Vous aussi? (Madeleine)

Merci Madeleine. Vous voulez dire Pascal Couchepin ou Stéphane Rossini? :-) 

Plus sérieusement, en effet, les indépendants peuvent se retrouver plus rapidement dans des situations de précarité. Cela doit nous interpeller. Sur le plan de la prévoyance, le système, à l’origine, laissait beaucoup de flexibilité pour les indépendants. Peut-être faudrait-il en effet imposer un minimum de couverture.

On sent une forte demande des assurés en faveur du choix de sa caisse de pension. Comment interprétez-vous cette demande? (Jean-Marc)

Aujourd’hui, il y a déjà une participation du personnel au sein des conseils de fondation ou des commissions de prévoyance qui sont paritaires. Cependant, je comprends la préoccupation vers plus de flexibilité ou de choix. Sans aller vers un choix individuel de caisse de pension – qui impliquerait un changement complet de système – je suis persuadé que les caisses de pension actuelles doivent offrir plus de flexibilité (par exemple, des niveaux de cotisation variables).

A titre personnel, vous sentez-vous plus à l'aise dans les questions d'assurance maladie ou de prévoyance? (Catherine) 

Merci Catherine pour votre question. Je ne sais pas quoi vous répondre! Ce sont deux sujets essentiels et on le voit bien dans les préoccupations de la population qui ressortent de différents sondages. Toujours est-il que je suis particulièrement motivé par le fait que le Groupe Mutuel soit au cœur de ces deux enjeux et puisse apporter une contribution concrète pour y répondre.

Le taux technique des caisses est actuellement misérable. De quoi vous dégoûter de cotiser au 2e pilier. L'apathie assez généralisée des affiliés des caisses de pension ne vous étonne-t-elle pas? (David)

Bonjour David. Je ne suis pas sûr de voir une telle apathie vu que la prévoyance est l’un des sujets de préoccupation principaux de la population. Le taux technique est malheureusement le reflet de l’évolution des rendements financiers. Avec des taux négatifs ou très bas, il n’y a pas de solution miracle. Cela impose aux caisses de pension de prendre plus de risques et de diversifier leurs sources de revenu mais, là aussi, cela ne doit pas mener à une prise de risque disproportionnée pour la caisse et donc pour les  assurés.

La rente ou le capital... C'est une question que se posent un nombre croissant de futurs retraités. Votre conseil? N'y-a-t-il pas un problème éthique à pousser les gens vers le retrait du capital plutôt que de faire le choix de la rente? (Marie-Paule)

Il ne faut certainement pas pousser un futur retraité vers l’une ou l’autre solution sans un vrai conseil global et personnalisé. En effet, la rente présente un vrai attrait sur le long terme. A contrario, le capital économisé n’entre plus dans une succession et est donc perdu pour les héritiers (hormis les rentes de conjoint et d’orphelin). Par ailleurs, il peut y avoir des facteurs fiscaux à prendre en compte. On le voit, c’est un sujet complexe sur lequel il faut impérativement se faire accompagner avant de prendre une décision irréversible. Parfois une combinaison des deux solutions – retrait partiel et rente – est une bonne solution.

Une grande société de service en Suisse doit-elle aujourd'hui proposer ou favoriser des possibilités de retraite anticipée pour ses employés? (Paul)

Bonjour Paul. Je pense que nous devons en effet revoir les modèles «anciens» et favoriser la flexibilité. Cela vaut pour la possibilité de prendre une retraite anticipée mais aussi pour d’autres formes: le report du départ à la retraite, le travail à temps partiel dans plusieurs entreprises ou les périodes de pause pour se perfectionner, par exemple. Le système actuel est encore trop rigide au regard de l’évolution de notre société.

Le sondage publié par Le Temps la semaine passée semble montrer que les 15-29 ans se soucient plus de leur retraite que ce qui est communément admis? (Marjorie)

Merci Marjorie. C’est en effet aussi une surprise pour moi. Je trouve que c’est réjouissant car cela montre que l’on est face à une vraie problématique de société et que les jeunes ont une vision à bien plus long terme que ce que l’on veut souvent laisser croire.

Le Groupe Mutuel est connu dans le domaine des assurances maladie. Pourquoi vous êtes-vous attaqués à la prévoyance? (Gil)

Nous sommes présents dans le secteur de la prévoyance depuis 1985, donc depuis trente-cinq ans… Nous assurons près de 20 000 personnes dans 2700 entreprises. Nous souhaitons offrir à nos assurés les meilleures prestations dans le secteur de la santé et de la prévoyance en leur proposant une offre globale et de qualité. Le Groupe Mutuel est le plus grand assureur global, basé en Suisse romande, à Martigny, et actif dans toute la Suisse. Nous sommes aussi le seul assureur complet en Suisse disposant de toutes les solutions en santé et prévoyance.

On dit souvent que les rachats d'années de caisse de pension sont imbattables en termes de performance. Vous partagez cet avis? (Nadia)

Merci Nadia. Oui, je partage cet avis. Le rachat d’années de caisse de pension constitue une très belle opportunité du point de vue fiscal notamment. Il permet également pour ceux qui en ont les moyens d’améliorer considérablement leur deuxième pilier, et ainsi de combler d’éventuelles lacunes.

On parle sans cesse d'augmenter l'âge de la retraite pour régler le problème des retraites. Et pourtant, on continue de pousser dehors les salariés de plus de 55 ans. N'y-a-t-il pas une contradiction? (Sara M.)

La problématique de l’âge de la retraite est liée à des facteurs démographiques et financiers. Les caisses de pension doivent être en mesure de payer les retraites en tout temps. Celle que vous évoquez avec les départs de salariés avant l’âge de la retraite est un autre problème que les caisses de pension ne peuvent pas assumer. Par ailleurs, au vu de l’évolution démographique, je ne serais pas surpris – et c’est tant mieux – que le marché du travail s’améliore pour les collaborateurs les plus expérimentés.

Les rentes fondent de manière spectaculaire. Que peuvent faire les caisses de pension? (Gil)

Les rentes diminuent avec la pression démographique, d’une part, et la baisse des rendements financiers. Au moment de l’entrée en vigueur de la LPP, en 1985, la durée moyenne de vie des Suisses était de 73,5 ans pour les hommes et de 80,2 ans pour les femmes, contre moins de 50 ans un siècle auparavant. Aujourd’hui, ces valeurs atteignent 79,7 ans et 84,4 ans, poursuivant les tendances à la hausse enregistrées depuis un siècle.

En clair, les citoyens vivent de plus en plus longtemps et c’est très positif. Ce qui l’est moins, c’est que le nombre de personnes qui cotisent tend à fondre alors que le nombre de ceux qui touchent une rente a tendance à augmenter. La solution miracle n’existe pas. Il faut un mixte de réformes capables d’obtenir un soutien fort devant le peuple. Je ne crois pas à des solutions miracles. C’est un domaine complexe pas facile à réformer, en Suisse comme dans tous les pays occidentaux.

La responsabilité des caisses vis-à-vis de leurs assurés est claire. Elle consiste à leur servir les rentes les meilleures possible. Quelles sont les responsabilités des institutions de prévoyance vis-à-vis de l'économie en général? (Luca)

Merci Luca. Elles ont une grande responsabilité car elles sont un acteur clé de l’économie. Comme investisseur en particulier. Avec pas loin de 1000 milliards de fonds sous gestion, c’est plus qu’une année entière de PIB suisse (env. 700 milliards)!

Merci pour vos questions. Je suis impressionné par la qualité et le nombre des questions. Cela montre – une fois de plus – que le sujet de la prévoyance passionne et interpelle. Nous avons une responsabilité particulière en tant qu’acteur du système de prévoyance: expliquer les enjeux et apporter des réponses concrètes (conseil, produits, services…). C’est en tout cas comme cela que nous comprenons notre rôle au Groupe Mutuel. Merci encore à toutes et tous et bon appétit!

Thomas B.