Mardi 8 décembre 2020 à 17:00
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Depuis le début de la crise sanitaire, on assiste à un véritable essor des échecs dans le monde, ce célèbre jeu de stratégie pour deux personnes qui serait né en Inde au VIe siècle. Plus récemment, c’est la nouvelle série de Netflix «The Queen’s Gambit» qui a accentué le phénomène. Pas moins de 62 millions de personnes en 28 jours ont suivi le parcours de Beth Harmon, une jeune prodige des échecs dont l’histoire est en partie inspirée par celle de Bobby Fischer. De quoi amplifier une fois de plus les ventes d'échiquiers, comme le souligne Le Figaro.

Mais comment se lancer dans les échecs quand on débute? Quelles sont les erreurs à ne pas commettre? Comment lancer sa partie? Quand sortir sa dame? Le roque est-il nécessaire? Comment conclure efficacement?...

Pour en parler, nous vous avons proposé une discussion d’une heure avec Yannick Pelletier. Joueur professionnel et grand maître international, il est considéré comme le meilleur joueur suisse en activité. Il a notamment réussi le tour de force de battre en 2015 Magnus Carlsen, champion du monde et souvent qualifié de meilleur joueur de l’histoire. Si le replay de la conférence est accessible intégralement en tête d'article, retrouvez ci-dessous un compte rendu de cette discussion et les réponses de l'expert à plusieurs de vos questions.

Les questions de nos lecteurs

Comment devient-on joueur d’échecs professionnel? (Nathalie)

Yannick Pelletier: J’ai appris par hasard les règles quand j’avais 6 ans. Mon père avait ramené un jeu d’échecs à la maison, pensant que ce serait une bonne idée de m’apprendre. J’aimais déjà beaucoup les mathématiques et les jeux de réflexion. Je me suis ensuite inscrit au club d’échecs de Bienne qui est un excellent lieu pour se former. J’ai toujours aimé ce jeu et cela m’a permis de beaucoup progresser. Aujourd’hui, c’est devenu mon occupation principale.

Les échecs vous inspirent-ils dans des décisions stratégiques dans votre vie? (GL)

Cela peut aider! C’est surtout une façon de voir et structurer ses idées. Il faut calculer des variantes et étudier des conclusions. On peut difficilement partir dans tous les sens à haut niveau. Je pense que cela peut notamment aider dans le monde de l’économie. De nombreux anciens joueurs d’échecs se sont d’ailleurs lancés dans la finance.

Quand un enfant peut-il commencer à jouer aux échecs? (Ambroise)

A partir du moment où il peut être intéressé. Alors oui, pas quand il va vouloir juste prendre les pièces et les lancer un peu partout dans votre salon, mais surtout quand il va commencer à voir et comprendre le jeu! ll ne faut surtout pas les torturer et plutôt les laisser jouer librement. Les bienfaits du jeu d'échecs pour les enfants sont nombreux. C'est notamment une excellente façon, par ailleurs ludique, d'apprendre à structurer les pensées. De nombreuses études ont été réalisées à ce sujet. Les échecs ont d'ailleurs été enseignés dans des classes difficiles, où les élèves avaient des problèmes, cela les a complètement métamorphosés.

Avez-vous apprécié la série Le Jeu de la dame (The Queen's Gambit)? (Marie)

J’ai beaucoup aimé. C’est assez rare de voir notre jeu représenté sur grand écran, donc à chaque fois c’est quand même très réjouissant. J’ai trouvé l'ensemble réaliste. C'est probablement aussi le fait car l'entraîneur Bruce Pandolfini et Garry Kasparov ont été consultants sur celle-ci. Après, certains éléments ne sont pas tout à fait réaliste, par exemple lorsque l'on voit que les joueurs jouent toujours très rapidement. Mais c’est logique pour une série. Et aussi le fait que l’on voit les gens parler régulièrement lors des parties. Dans un tournoi, c’est totalement interdit. La seule chose que l’on pourrait proposer à l’adversaire serait de faire nul ou d’abandonner.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de grand maître en Suisse? (Coline)

C’est une question compliquée! En Union soviétique, les gens n’étaient pas très riches et les échecs étaient parfois une réelle motivation à devenir fort pour s’en sortir. La dépense de temps et d’énergie est énorme, on ne peut pas devenir grand maître en 300 heures. C’est plutôt 300 livres à lire sur lesquels vous passez des heures et des heures durant des années. Cela dit, le champion du monde Magnus Carlsen vient d’un pays, la Norvège, qui n’a pas de réelle tradition échiquéenne. C’est aussi un coup de chance.

Quelle est la meilleure façon de s’entraîner aux tactiques? (Ange)

Il y a de nombreux livres disponibles. La tactique c’est d’abord de calculer des variantes et d’incorporer des thèmes tactiques. Alors évidemment, cela dépend surtout de votre niveau. Si vous débutez, il faut d’abord vous entraîner aux mats en un coup. Et si on progresse, on peut enchaîner avec des combinaisons sur trois à quatre coups. De nombreux sites internet sont disponibles, par exemple lichess.org, qui est totalement gratuit. Vous pourrez y résoudre de nombreuses exercices, apprendre les règles ou faire des parties. Essayez d’y passer 15 à 30 minutes toutes les jours. Vous progresserez très vite.

Faut-il être offensif dès le début d’une partie en essayant de capturer le plus de pions adversaires? (Ambroise) 

Si on prive l’adversaire de toutes ces pièces, c’est vrai qu’on va arriver au mat! Mais il ne faut pas forcément se focaliser sur ça. Quand vous allez progresser, vous verrez que votre adversaire ne va jamais vous laisser toutes ses pièces en prise. Vous devrez plutôt chercher à conquérir une case particulière ou encore détruire le roque adversaire. C’est très important d’avoir un plan. Et la tactique c’est la façon de réaliser ce plan, avec des coups. Parfois, conquérir une simple case stratégique importante, par exemple au centre, cela apporte beaucoup de gratification.

Les parties à l’aveugle, cela existe-t-il vraiment? (Hervé)

Dans la série, pour Beth, c’est très facile! Sans doute un peu trop même car elle y arrive dès les premiers jours. Mais avec l’expérience, il n’y a en effet aucun problème à jouer des parties à l’aveugle. Après plusieurs années, vous arrivez à avoir l’échiquier en tête. C’est tout aussi normal pour un joueur d'échecs que pour un pianiste qui arrive à jouer un morceau très complexe sans partition.

Quels sont vos prochains projets avec la crise sanitaire? (Julia)

En Suisse, tous les tournois ont été annulés avec la crise du Covid-19. Je donne toujours beaucoup de cours, notamment à plusieurs des meilleurs juniors de Suisse. Notamment Fabian Bänziger qui est maître international, c’est la dernière étape avant qu’il soit grand maître international. Ses entraînements prennent beaucoup de temps et d’énergie. C’est la même chose pour Noah Fecker que j’entraîne aussi. Je compte également monter une école à Zurich. Elle ouvrira en 2021 et il y aura aussi des cours accessibles en ligne.


7 préjugés sur les échecs

1 - Les échecs sont difficiles à aborder

Yannick Pelletier: Les règles ne sont pas évidentes au début. Mais une fois que l'on a tout compris, on peut vraiment se faire plaisir.

2 - Les parties d’échecs sont toujours lentes

Cela dépend. Il existe de nombreux types de parties avec des durées très différentes. Par exemple, on peut accorder 10 minutes par joueur pour réaliser l’ensemble de ses coups. Dans la série The Queen’s Gambit, on voit des parties ajournées, qui sont remises au lendemain. Cela n’existe plus vraiment depuis trois décennies. J’ai déjà joué une partie de 9 heures et à très haut niveau il arrive régulièrement de voir des parties durer 4 à 5 heures.

3 - Les joueurs d’échecs sont tous fous

Pas du tout! L’étude du jeu peut provoquer à une certaine vision unilatérale de la vie si l'on s’y adonne de manière un peu trop assidue, en y passant 12 heures par jour! Mais il n’y a pas plus de joueurs d’échecs fous que dans la vie générale! Ce préjugé est souvent lié à l'histoire de Bobby Fischer. Il avait effectivement certains problèmes, ceci dès son enfance. Mais les échecs ont plutôt réussi à le canaliser. Ses excès sont arrivés quand il a arrêté de jouer.

4 - Les joueurs échecs sont essentiellement des hommes

Si l'on prend la proportion des joueurs d’échecs inscrits au niveau de la fédération internationale on voit effectivement un réel déséquilibre. Mais la parité est pourtant là chez les enfants, ceci jusqu’à l’âge de 13-14 ans. C’est dommage et j’espère que la série diffusée sur Netflix poussera les femmes à s’intéresser plus à ce jeu.

5 - Le jeu d'échecs est le jeu le plus démocratique au monde

Dans le sens où il y a l’égalité des chances dès le départ, c’est vrai. De plus, toutes les informations sont ouvertes, il n’y a rien de caché: le hasard n’existe pas aux échecs.

6 - Il faut apprendre par cœur plus de 50 ouvertures pour atteindre un bon niveau

C’est surtout une question de culture générale aux échecs. Un grand maître doit être capable de se sortir d’une ouverture sans devoir nécessairement la connaître. Mais pour savoir faire cela, il faut étudier.

7 - Les échecs sont une arme géopolitique

Cela l’a été clairement au temps de l’Union soviétique. Avec l’idéalisation de cette pensée, l'Etat communiste cherchait à se présenter comme la nation supérieure dans le monde. Elle devait prouver que ses représentants étaient aussi les meilleurs représentants de l’intelligence. Ils ont notamment cherché à le faire via les échecs.