Laboratoires

Expérimentation animale: les alternatives se font attendre

La loi prévoit la mise en place de méthodes de substitution aux expériences sur les animaux, mais depuis 30 ans, peu de moyens ont été alloués pour favoriser leur développement

Expérimentation animale: toujours peu d’alternatives

> Laboratoires La loi prévoit la mise en place de méthodes substitutives aux expériences sur les animaux

> Le débat reprend, alors que ces techniques restent peu développées

Dépôt de motion au Grand Conseil de Genève, débat public à l’université de cette ville, fondation idoine controversée, proposition d’un programme national de recherche: l’expérimentation animale, et les principes «3R» qui lui sont associés, sont au cœur des préoccupations depuis quelques semaines. Trois «R» pour «Réduire, Remplacer, Raffiner», soit diminuer le nombre de cobayes utilisés, recourir quand cela est possible à d’autres techniques, et améliorer le design des expériences menées par les institutions de recherche et les industriels: des principes inscrits dans la loi suisse sur la protection des animaux (LPA) depuis 1993.

Mais en trois décennies, le développement des méthodes 3R n’a pas connu l’essor escompté. Elles restent sous-représentées, surtout dans les laboratoires académiques, où, en 2012, le nombre de cobayes a augmenté de 8%. Et, publiés d’ici à fin juin, les chiffres des animaux utilisés durant l’année 2013 pourraient être encore bien supérieurs, conséquence du changement du mode de comptage instauré par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV): depuis janvier 2013, il faut ajouter aux animaux utilisés dans le cadre d’expériences ceux élevés dans les animaleries et sacrifiés sans avoir subi aucune manipulation, parce que surnuméraires.

Ce nombre croissant d’animaux utilisés dans les laboratoires des hautes écoles a été au cœur du débat organisé le 30 avril par un collectif d’étudiants de l’Université de Genève (Unige). «Au-delà des simples chiffres, nous avons été alertés aussi par le manque de moyens dédiés aux méthodes alternatives», explique Joana Albuquerque Lopes, une des coorganisatrices. Denis Duboule et Pierre Cosson, professeurs à l’Unige, Samuel Constant, cofondateur de la société Epithelix, et André Menache, représentant la Ligue suisse contre la vivisection, se sont donc retrouvés face à un amphithéâtre bondé, pour discuter des obstacles au déploiement des méthodes 3R à l’Unige.

«Les expériences sur les animaux font l’objet d’un encadrement strict par les autorités cantonales, qui doivent tenir les chiffres à disposition de l’autorité fédérale en vue de la publication des statistiques annuelles. Nous devons cette transparence au public, qui finance en partie ces expériences», souligne Astrid Rod. La responsable de l’expérimentation animale pour le canton de Genève s’étonne, dès lors, d’avoir entendu lors de ce débat moult données fantaisistes. Disponibles sur Internet, les chiffres officiels indiquent ainsi qu’en 2012, 606 434 animaux ont été sacrifiés en Suisse, que ce soit dans des laboratoires académiques ou industriels. Un chiffre en diminution de 8,4% par rapport à l’année précédente. Dans le canton de Genève, 42 052 animaux ont été utilisés, soit 19,2% de moins qu’en 2011.

Le «Réduire» des 3R serait-il donc presque atteint? «Genève fait figure de «bon élève», se félicite Astrid Rod. Depuis 2007 nous avons remanié l’encadrement des demandes d’autorisation et du contrôle des expériences sur les animaux, cela a demandé beaucoup d’énergie et un soutien politique, mais maintenant cela porte ses fruits.»

La Ligue suisse contre la vivisection insiste sur le fait que cette diminution globale serait le fruit des efforts consentis par l’industrie, alors que la recherche académique aurait recours à un nombre croissant de cobayes. A Genève, le nombre d’expériences utilisant des animaux a, en effet, légèrement augmenté au cours des dernières années; il y en avait 495 en cours en 2012. Mais, selon Denis Hochstrasser, professeur à l’Unige interrogé par Le Courrier , cela serait une conséquence de l’augmentation simultanée de l’activité de recherche. Le nombre d’animaux par demande a, lui, chuté, preuve d’une amélioration des pratiques.

Les défenseurs des animaux estiment cependant que les institutions de recherche n’incitent pas assez à recourir à des méthodes de substitution. Mais il a été rappelé, lors du débat public organisé à l’Unige, que l’institution ne peut s’engager que sur le choix des sujets qu’elle encourage, et pas sur le choix des méthodes, qui est du ressort des scientifiques et des autorités vétérinaires. Ces dernières demandent d’ailleurs, pour chaque autorisation d’expérience sur les animaux, de justifier qu’il n’existe pas de méthode alternative validée permettant de répondre à la question scientifique posée. L’Université de Genève semble pourtant sensible à la question, puisqu’elle abrite une des deux chaires suisses dédiées aux 3R. Pierre Cosson, qui la dirige depuis sa création en 2009, le souligne cependant: «Cette chaire n’a pu voir le jour que grâce à la volonté et au financement de la Fondation Naef, qui soutient la recherche sur les méthodes in vitro.»

Il existe bien une autre fondation, dont le mandat est de promouvoir la recherche dans le domaine des méthodes de substitution et de faciliter la mise en œuvre et la diffusion des principes 3R. Mais après 25 années d’existence, le bilan de cette Fondation 3R peut sembler maigre. Le choix des projets soutenus a aussi suscité des critiques, alors que certains membres de la fondation ont vu leurs propres travaux financés . En août 2012, la parlementaire Maya Graf (les Verts) a déposé un postulat pour interpeller le Conseil national sur le sujet; depuis, un nouveau président du conseil de fondation a été nommé. Mais pour Ernst Hunziker, directeur scientifique de l’institution, le problème est pécuniaire: «Nous recevons moins de 400 000 francs par an de l’OSAV. Difficile d’avoir une action efficace avec si peu.» Financée aussi pour moitié par Interpharma, la fondation n’arriverait à soutenir guère plus de cinq nouveaux projets par année.

Ce manque de moyen pour soutenir les projets 3R est également pointé dans la motion déposée auprès du Grand Conseil genevois, le 26 avril, par un groupe de députés: «Seuls 300 000 francs sont alloués chaque année par l’Unige pour des projets utilisant des méthodes alternatives.» «L’université, tout comme le Fonds national suisse (FNS), n’a pas pour mission de soutenir le développement de techniques, qu’elles utilisent ou non des animaux. Si quelqu’un peut et doit promouvoir le déploiement des méthodes 3R, c’est l’OSAV», a tenu à corriger Denis Duboule le 30 avril.

Cet office, dont deux membres siègent au sein de la Fondation 3R, semble désormais vouloir prendre les devants, puisqu’il a proposé le 9 janvier 2014 de lancer un programme national de recherche (PNR). Deux autres propositions de PNR liées au thème des 3R ont été déposées auprès du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation, qui a chargé le FNS de procéder à une étude de faisabilité englobant ces trois requêtes. La décision devrait avoir lieu en septembre. «C’est un message très positif, estime Maya Graf. Cela montre qu’il y a un réel intérêt de l’Etat pour cette question.»

Pierre Cosson, qui a cosigné la proposition de l’OSAV, espère qu’un tel PNR puisse voir le jour. «Il y a eu un grand tournant dans la toxicologie, où les méthodes alternatives ont pu s’imposer. Il faut maintenant soutenir un tel déploiement dans les autres champs disciplinaires. De nombreux laboratoires développent des méthodes, il faut les aider à passer à l’industrialisation.»

Pour le professeur genevois, la société Epithelix est un exemple de ce vers quoi il faut tendre. Fondée par des chercheurs de l’Unige, elle propose des tissus pulmonaires humains reconstitués in vitro et des tests associés, pour étudier notamment la mucoviscidose. Grâce aux derniers développements technologiques, leurs modèles en trois dimensions miment mieux les inter­actions cellulaires. «Les débuts ont été un peu difficiles, reconnaît Samuel Constant, cofondateur de la société. Mais le succès actuel prouve que le marché des approches alternatives est porteur.»

Cet enjeu économique est largement sous-estimé, selon Pierre Cosson: «Il faut redonner de l’élan à la stratégie 3R, car elle est liée à des technologies d’avenir, où la Suisse a la capacité de développer des compétences. Si on rate le coche, on va le payer très cher dans dix ans.» En Chine, l’ingénierie tissulaire est une priorité, l’Etat voulant en faire une compétence nationale. Les Etats-Unis investissent aussi dans le domaine. «Bien sûr que toutes les recherches ne peuvent se faire in vitro, mais il est temps que les mentalités changent et qu’on cesse de croire que tout doit se faire in vivo», relève Samuel Constant. Et d’espérer: «Il y a fort à parier que la relève sera plus sensible à ce nouveau mode de penser la recherche.»

«Il y a un enjeu industriel derrière la stratégie 3R, si nous ratons le coche nous le paierons très cher»

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