trafic d’armes

Extradition délicate de Viktor Bout aux Etats-Unis

Le marchand d’armes présumé, ex-pilote de l’armée soviétique, a été escorté mardi par un commando thaïlandais à l’aéroport de Bangkok. Il a été placé à bord d’un jet spécialement affrété. Ayant utilisé sept pseudonymes, parlant six langues, il est passible de la perpétuité

Extradition délicate de Viktor Bout aux Etats-Unis

Thaïlande Le marchand d’armes présumé, ex-pilote de l’armée soviétique, a été escorté mardi par un commando thaïlandais à l’aéroport de Bangkok. Il a été placé à bord d’un jet spécialement affrété. Ayant utilisé sept pseudonymes, parlant six langues, il est passible de la perpétuité

La scène aurait pu clore le film Lord of War, dans lequel Nicolas Cage jouait le rôle d’un trafiquant d’armes sans scrupule, distribuant missiles sol-air et fusils automatiques à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine: des commandos des forces spéciales thaïlandaises escortant Viktor Bout, vêtu d’un gilet pare-balles et de tongs, puis le faisant grimper dans un avion encadré par six agents de la Drug Enforcement Agency (DEA) à destination des Etats-Unis. Mais, cette scène, qui s’est déroulée sur le tarmac de l’aéroport Don Meuang de Bangkok, était bien réelle. Le long combat de Viktor, arrêté à Bangkok en mars 2008, contre la demande d’extradition formulée par Washington a finalement échoué.

Le bouillant Russe, âgé de 43 ans, semblait lui-même résigné, n’essayant plus de résister alors qu’il se laissait guider par les commandos. Cette fois-ci, les Thaïlandais n’ont voulu prendre aucun risque. Même pas celui de permettre à Viktor Bout d’embrasser sa femme Alla, qui l’attendait devant la prison de haute sécurité de Bang Kwang où les militaires sont venus le chercher.

Le matin même, le premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva a pris la décision d’extrader le Russe. Un tribunal de Bangkok avait déjà levé en octobre les derniers obstacles légaux à l’extradition. Mais le premier ministre aurait pu arrêter le processus s’il jugeait que cette décision mettait en péril les intérêts internationaux de la Thaïlande.

Sa décision est hautement politique: Bout est tout sauf un banal prisonnier de droit commun. Il est l’enjeu d’un intense bras de fer entre Washington et Moscou. Un relent de Guerre froide qui risque, comme l’a dit le ministre russe des Affaires étrangères Serguei Lavrov, de «ruiner» les efforts des Etats-Unis pour «reprendre à la base» leurs relations avec le gouvernement russe. Quant aux relations entre la Russie et la Thaïlande, elles vont virer au froid polaire pour un certain temps. «Il est profondément regrettable que les autorités thaïlandaises aient cédé à la pression politique extérieure et effectué cette extradition illégale», a indiqué un communiqué du Ministère russe des affaires étrangères.

La décision de Bangkok n’a toutefois rien de surprenant. Quand le terroriste indonésien Hambali, chef opérationnel de la Jemaah Islamiyah, avait été arrêté dans la ville thaïlandaise d’Ayuthaya en 2003, il avait été extradé immédiatement, sans même que l’Indonésie, pourtant membre de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est, soit prévenue. Les Etats-Unis sont l’allié prioritaire de la Thaïlande depuis que Washington avait transformé, dans les années 1960, le royaume en base militaire arrière des Etats-Unis dans leur effort de guerre contre le communisme sud-est asiatique. Les firmes américaines sont aussi parmi les plus importants investisseurs en Thaïlande, apportant quarante fois plus d’argent à l’économie du pays que les firmes russes. Viktor Bout est sous le coup de plusieurs inculpations aux Etats-Unis, notamment celle d’avoir conspiré pour attenter à la vie de ressortissants américains et pour apporter un soutien matériel à une organisation terroriste (les FARC colombiens).

Une question a été apparemment éludée par le débat judiciaire sur la légalité de l’extradition de Bout: celle de savoir pourquoi Washington tient-il tant à vouloir l’interroger et pourquoi Moscou s’évertue à empêcher cela? Selon un article écrit en août dans le Moscow Times par la journaliste Yulia Latynina, Bout était un simple major dans l’armée de l’air soviétique, mais, du fait de sa maîtrise du portugais, il était en poste au Mozambique dans les années 1980 aux côtés d’un certain Igor Sechin. C’est le même Igor Sechin qui est actuellement le vice-premier ministre de Russie et peut-être l’un des hommes les plus puissants du pays. Selon les documents juridiques pour son extradition, Viktor Bout aurait proposé, lors de sa rencontre en 2008 à Bang­kok avec des agents de la DEA se faisant passer pour des émissaires des FARC, de leur fournir 100 missiles sol-air russes de type Igla (ou SA 16, selon la nomenclature américaine). «La livraison de 100 missiles antiaériens russes semble faire partie d’un programme parrainé par le gouvernement. Il est effrayant de penser à ce que Bout pourrait dire aux autorités américaines sur celui qui a promis de lui fournir ces armes antiaériennes», écrit dans son article Yulia Latynina. Il reste à voir, bien sûr, si Viktor Bout acceptera de se livrer à ses nouveaux geôliers.

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