Le plan d’eau court jusqu’à l’horizon, immense étendue à perte de vue. Au départ, si loin là-bas, les bateaux sont minuscules, têtes d’aiguille immobilisées à plus de deux kilomètres. Le signal de départ donné, les caméras les traquent. Elles distinguent les échappés et les victimes de difficultés. Au bord, un cortège de vélos les suit aussi à la trace – entraîneurs ou suiveurs. Il y a même des moutons, des meutes de moutons, qui paissent sur les rives de ce lac artificiel.

Puis, peu à peu, une rumeur sourde naît des tribunes proches de l’arrivée, 30 000 voix déchaînées. Ils approchent. Leur mouvement régulier, travaillé, évoquerait presque l’enfance; les galères d’Astérix. La leur a commencé tôt le matin. Ils doivent éviter de se surcharger l’estomac – en nourriture ou en liquide – jusqu’à la pesée. L’équipe helvétique engagée ce midi en finale concourt dans la catégorie des poids légers. Règles strictes: les quatre coureurs doivent afficher chacun un poids inférieur à 72,5 kilos, et la moyenne doit demeurer au-dessous des 70 kilos. Une fois le saut sur la balance passé, l’hydratation peut enfin commencer.

Ils sont arrivés en toute discrétion, ou presque, mais chargés d’un potentiel authentique. Quatre étudiants dont le réveil sonne à six heures du mat’, et pour lesquels les vapeurs de l’entraînement succèdent aux heures à potasser, le nez dans les bouquins. Des montagnes de sacrifices pour la formation la plus jeune ici: les voici en finale, candidats à une médaille. Leurs résultats lors des qualifications et en demi-finales laissent espérer l’issue heureuse.

Au lendemain d’une Fête nationale noire, jour ayant pleuré des échecs successifs (notamment ceux de Fabian Kauter, Fabian Cancellara, et du duo Roger Federer/Stanislas Wawrinka), les regards se tournent vers eux. Et si l’aviron offrait sa première plaque à la Suisse? Et si Eton Dorney, à 60 kilomètres à l’ouest du Parc olympique de Londres, se métamorphosait en lieu de joie?

D’entrée, cependant, les Suisses comprennent que ce jour ne sera pas le leur. «Après 250 mètres, on avait déjà une longueur de retard», constatera, fataliste, le Genevois Lucas Tramèr. «Normalement, avec un départ comme celui qui a été le nôtre aujourd’hui, on aurait dû être en tête après 1000 mètres», renchérit Mario Gyr. Or, rien de tout ça. Ils ont tenu, beaucoup au début, un peu par la suite, mais les secondes de retard se sont amoncelées.

Après un kilomètre, un changement de tactique s’est imposé. «Ce n’était pas évident, explique Lucas Tramèr, car d’ordinaire, notre stratégie fonctionne.» De la stratégie, en aviron? Parfaitement. Ramer ne suffit pas; il faut doser l’effort, déterminer quand décocher les flèches, comment contrôler sa course. «On voulait figurer parmi la tête à 1000 mètres, puis placer une attaque pour faire l’écart sur un troisième quart de course appuyé, analyse le Genevois. Là, après 1000 mètres, on devait revenir dans la course car on était complètement distancés. C’est quelque chose qui change tout. Quand vous êtes devant, vous voyez les autres et vous êtes en transe. Quand vous êtes derrière, vous n’avez plus de repère et vous sentez la douleur.» Peu à peu, les espoirs s’évanouissent dans des efforts inutiles. «On a l’impression que cette finale était perdue d’avance», peste Lucas Tramèr. C’est que, en aviron, Eole endosse de lourdes responsabilités. Des officiels, évidemment, déterminent si la course peut se dérouler de manière équitable ou non. L’impression forcit: le vent né 1h30 avant la course, auquel le couloir suisse était très exposé, a-t-il été fatal? La fédération suisse estime que ces nouvelles cartes météorologiques auraient dû déboucher sur une redistribution des lignes. Les Suisses, en raison de leur bonne performance en demi-finales, auraient été mieux protégés. «Là, on n’a pas pu bénéficier de la pression», sourit amèrement Mario Gyr. «On n’aime pas dire ce genre de chose, lâche Lucas Tramèr, mais c’était flagrant.» La cinquième place helvétique est synonyme de diplôme. C’est très suisse, de parler de diplôme, pas vrai? «Ça nous déçoit, tranche Mario Gyr. On voulait une médaille, une victoire. On n’a pas ramé comme il aurait fallu. C’est dommage, car auparavant, on avait battu tant l’Afrique du Sud [championne olympique à la surprise générale] que le Danemark [médaillé de bronze].» Reste une belle histoire, gravée dans l’esprit de Lucas Tramèr. Atteint d’une tendinite chronique aux deux poignets, il s’était presque fait à l’idée de ne pas pouvoir assumer le déplacement britannique. «A partir de la fin du mois de mars, j’ai vécu un cauchemar, rappelle-t-il. C’était irréel, je ne pouvais pas croire qu’une telle blessure m’affecte à ce moment-là. Et puis, après l’opération, ça a tourné peu à peu. Mais là, c’est le retour sur terre.» Sans médaille, avec un diplôme, et surtout avec la soif de repartir pour un tour. «Je ne laisserai pas tomber mes études [de médecine], mais je veux continuer, assure le Genevois. L’ambiance avec les autres [Simon Schürch, Simon Niepmann, Mario Gyr] était si bonne: nous nous connaissons mieux que nos propres parents.»

«Quand vous êtes derrière les autres, vous n’avez plusde repère et vous sentez la douleur»