Le 26 avril 1986, le colonel Nicola Fedorovitch est l’un des premiers à arriver sur les lieux de la catastrophe. Il commande une unité de la protection civile de Tchernobyl, mais dépend en fait de l’armée. Ses 80 hommes sont immédiatement dépassés par l’ampleur du sinistre. Il faut créer dans l’urgence un bataillon entier de protection civile. 353 hommes vont être recrutés à la hâte, mais faute des formulaires ad hoc, ils ne seront pas considérés comme des «liquidateurs». Ce sont des fantômes qui n’auront droit ni aux honneurs ni aux compensations. Leur commandant veut réhabiliter leur mémoire, car une majorité d’entre eux sont morts aujourd’hui.

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«La décision de créer le bataillon 731 a été donnée sur un coup de fil. L’urgence était telle, que l’on ne pouvait suivre les procédures habituelles, longues et compliquées, à la manière de ce qui se faisait en Union soviétique», raconte Nicola Fedorovitchdans son salon où trônent d’innombrables reliques de cette période: photos qui le montrent en uniforme, le réacteur de Tchernobyl, les médailles. Des officiers recruteurs sont dépêchés à Kiev. Ils harponnent au hasard des hommes d’une vingtaine d’années qui n’ont pas encore fait leur service militaire et les recrutent d’autorité, 353 au total, ils ont entre 18 et 23 ans.

Le bataillon est déployé le 29 avril. Les hommes du bataillon 731 doivent s’occuper de tâches subalternes qui ne nécessitent pas de compétences particulières: «L’incendie faisait rage, le réacteur menaçait d’exploser. C’était une lutte contre la montre pour éviter l’apocalypse. En cas d’explosion, tout aurait été détruit dans un rayon de 500 kilomètres», poursuit Nicola Fedorovitch. Une partie de ses troupes chargent des sacs de sable et de dolomite sur des hélicoptères qui font la navette vers le réacteur. L’autre pompe de l’azote et de l’eau lourde pour refroidir les installations. Ils sont en première ligne et en contact permanent avec des objets ou des véhicules hautement radioactifs. «Nous savions que c’était dangereux, mais on pensait surtout à l’explosion et aux brûlures. Nous ne connaissions pas les maladies liées aux radiations.»

Le manque de moyens était flagrant se souvient Nicola Fedorovitch: «Deux robots ont été déployés pour débarrasser les gravats. Mais contrairement à ce que disait leur fiche technique, ils ne pouvaient résister à ces conditions extrêmes. Des hommes les ont ainsi remplacés qui ne pouvaient rester plus de 30 secondes sur place, le temps d’un coup de pelle et leur mission était accomplie.» Même les compteurs Geiger ne sont pas adaptés à de tels niveaux de radiation. «il faisait beau et si chaud que personne ne portait de protection dans cette fournaise.»

Le 6 mai, le bataillon 731 est déplacé, un autre prend la relève. Et le 19 mai, il quitte définitivement la zone. Un autre combat commence alors, celui contre les radiations. Nicola Fedorovitch a 75 ans, depuis qu’il est à la retraite il a tout son temps pour recueillir des informations sur les hommes qui ont servi sous ordres. Grâce à son combat, le statut de liquidateur a été reconnu pour ses hommes. Mais cela n’a pas encore ouvert la voie à des compensations. Seuls 90, sur 353, sont encore vivants.