Le far°, ses assauts, ses victoires

La 31e édition du rendez-vous nyonnais se déroulera sous l’étendard de la «Bataille»

Véronique Ferrero Delacoste est une directrice comblée. Le far°, son Festival des arts vivants basé à Nyon, se porte à merveille. Fondé par Ariane Karcher il y a plus de trente ans, ce rendez-vous estival réussit l'exploit de concilier une programmation sans concession, contemporaine et réflexive, avec un bel ancrage dans la région. La clé de ce succès? Des projets participatifs qui, des coiffeurs aux personnes âgées, des pêcheurs du Léman aux enfants, inscrivent des démarches exigeantes dans le quotidien des gens.

L'an dernier, avec «Parade», le far° célébrait ses 30 ans. Cette année, le thème de la programmation est moins à la fête. Avec son équipe «formidable et très engagée», Véronique Ferrero Delacoste a placé la manifestation sous l'étendard de la «Bataille». Dans le sens de guerre objective, mais aussi de combat pour ses idées. Du 12 au 22 août, des artistes puissants comme Eszter Salamon et Arkadi Zaides défendront leurs positions. D'autres comme Christophe Jaquet & Jean-Yves Jouannais ou Delgado Fuchs et Clédat & Petitpierre questionneront ces notions. Projets, relève, budget, Véronique Ferrero Delacoste, en poste depuis 2010, déploie la carte des opérations.

Le Temps: Véronique Ferrero Delacoste, vos yeux bleus pétillent encore plus que d'habitude. La raison de cet enthousiasme?

Véronique Ferrero Delacoste: La reconnaissance de notre action par les autorités. En cinq ans, nous avons presque doublé le budget du festival, de 500 000 francs à 900 000 francs, alors que la période est plutôt à l'austérité. Ville, canton et région saluent ainsi notre effort de médiation. Grâce à ce nouvel apport financier, nous avons pu renforcer l'équipe, en passant de deux à quatre postes, équivalant à 3,4 pleins-temps, et mener des projets tout au long de l'année. Cela dit, la recherche de fonds privés reste très difficile et requiert une grande implication de l'équipe.

Justement, entre les publications, le journal et les programmations hors festival, comme «Les lignes du dehors», ce dernier mois de mai, le far° vit de plus en plus au-delà de l'été…

Oui, et nous souhaitons aller plus loin encore. Idéalement, nous aimerions faire du far° un centre culturel ouvert toute l'année, avec, en plus de nos bureaux et des résidences d'artistes, l'existence d'un café qui pourrait par exemple accueillir des après-midi de jeux de société. Je suis de plus en plus partisane d'une démarche socioculturelle visant à créer du lien. L'art pour l'art me semble dépassé et d'ailleurs de plus en plus de créateurs imaginent des projets de type documentaire qui se branchent sur la réalité. Nous avions trouvé un lieu à Nyon pour installer ce centre culturel, mais le bâtiment convoité – l'ancienne pisciculture – est allé à un projet sportif. Nous continuons à prospecter.

Tout de même, il y a ce paradoxe au far°. D'un côté, des projets interactifs qui sollicitent la population locale et de l'autre, une programmation si pointue qu'elle déstabilise ce public lambda à qui il manque des codes de compréhension…

C'est vrai. D'où notre Laboratoire de la pensée, soit des séances de présentation et de discussion qui ont lieu avant et après les représentations. D'où aussi notre atelier d'écriture, qui, cette édition, sera transgénérationnel. Y participeront des personnes âgées, des élèves de 11 à 15 ans et des gymnasiens, entre autres plumes. Nous avons mis beaucoup d'énergie dans ce projet mené par Eric Vautrin, car écrire sur un spectacle, une démarche artistique permet de se l'approprier. Toutes ces initiatives contribuent à rendre la programmation plus accessible.

La relève est aussi au centre de vos préoccupations?

Oui, et là aussi, nous menons plusieurs actions. D'une part, nous avons des artistes associés, soit deux ans de compagnonnage. Un principe dont bénéfice actuellement Darren Roshier, plasticien veveysan passionnant, qui est autant performeur que politicien. Au far°, cette année, il présente Tentative d'une entrée réussie, un spectacle sur les différentes manières de s'imposer dès le premier regard. Depuis six ans, nous avons aussi la résidence Watch&Talk. Il s'agit de 5 ou 6 jeunes artistes, défrayés, qui s'imprègnent de toute la programmation du festival et s'adonnent à des critiques constructives, dialoguent et développent des réflexions à partir des spectacles vus. Souvent, ce premier contact débouche sur une collaboration. Enfin, nous venons de lancer Extra Time, soit trois jeunes créateurs qu'on a repérés dans toute la Suisse, à qui on offre un accompagnement artistique à la fois critique, théorique et logistique sur trois mois. Là aussi, cette opération aboutit à une présentation au far°.

Une belle mobilisation, en effet. Une bataille pour l'art?

Oui, il le faut, car tenir cette ligne de recherche pure peut être difficile face à une concurrence plus glamour. Nous devons résister au compromis, à la facilité et, grâce à mon équipe, qui est partie prenante du projet, le far° tient bon!
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