président du Conseil d'analyse économique auprès du premier ministre françaisLe Temps: Les nationalisations bancaires décidées au Royaume-Uni sont-elles une solution plus indiquée pour enrayer la crise actuelle que les rachats d'actifs «toxiques» décidés par le plan Paulson aux Etats-Unis?

Christian de Boissieu: Le plan Paulson a privilégié la restauration de la liquidité, principal facteur bloquant le système dans l'immédiat: les banques ne se prêtent plus entre elles, même à celles disposant des meilleures signatures. A court terme, les banques ont plus besoin de liquidités que de fonds propres, afin d'éviter que même celles restant solvables soient victimes d'un «run» de leurs déposants. En réalité, au-delà de ces différences techniques, je vois une convergence assez forte dans les mesures prises des deux côtés de l'Atlantique. Après tout, la reprise par les pouvoirs publics américains de ces actifs «toxiques» n'en représente pas moins une nationalisation temporaire d'une fraction du système bancaire américain. En Europe, les nationalisations britanniques, mais aussi de Fortis ou Dexia sont simplement plus directes.

- Les derniers rebondissements de la crise sur le Vieux Continent n'ont-ils pas fait s'évanouir tout espoir d'action concertée au niveau européen?

- Si lors du Sommet du G4, samedi à Paris, l'idée d'un plan Paulson à l'européenne a été écartée, on réalise cependant à quel point l'attitude du chacun pour soi a ses limites. Gordon Brown vient d'ailleurs d'appeler au financement d'un plan européen à moyen terme. Est-ce l'annonce d'un plan de soutien à l'échelle européenne? Trop tôt pour le dire. Cela souligne néanmoins que l'on a besoin de plus d'Europe dans cette situation.

- Un tel plan se traduirait par une envolée des déficits. Faut-il revenir sur les critères de rigueur budgétaire de Maastricht?

- Certes, nous sommes dans des circonstances exceptionnelles. Je suis favorable à un certain pragmatisme... à condition que ceci soit décidé en commun. Par exemple lors du sommet européen les 15 et 16 octobre. Il ne faudrait pas que les pays s'appuient sur la crise financière pour relâcher leur discipline budgétaire et remettre en cause le pacte fondateur de la monnaie unique.

- Les baisses de leurs taux par toutes les grandes banques centrales ce matin ne semblent guère restaurer la confiance...

- Attendons d'en voir toutes les conséquences. Dans le brouhaha ambiant entourant la crise, on oublie que cela reste un geste fort. Tout comme l'a été le pragmatisme dont a su faire preuve la Banque centrale européenne. Cette coordination doit être saluée et devrait à mon avis être complétée rapidement par une conférence financière mondiale.

- Mais quelle serait l'utilité d'une telle conférence?

- Son premier rôle sera d'apporter de l'ordre et de la cohérence dans les mesures prises par les différents pays. Ensuite devront être mis sur la table les problèmes provoqués aussi bien par les agences de notation que par les normes comptables ou les rémunérations des dirigeants. Le problème est qu'on est très gêné par les élections américaines, qui nécessitent d'attendre la nouvelle administration en janvier.

- Vous évoquez une solution internationale. Celle-ci n'aurait pas pu être mise en œuvre par le Fonds monétaire international?

- Le FMI a été trop silencieux jusqu'à présent. Attendons son assemblée générale, samedi. A mon sens, son rôle doit être repensé et réorienté vers une cogestion des crises bancaires et financières de nature systémique. On pourrait également imaginer que lui soit conféré un pouvoir réglementaire vis-à-vis des agences de notation ou des fonds souverains. C'est une décision politique qui va au-delà du G8. Et c'est pour cela que l'on peut parler d'un nouveau Bretton Woods, très différent dans son contenu de celui de 1944-45.

- La crise actuelle remet-elle en cause le modèle de fonctionnement de tout le système bancaire?

- En Europe, je ne vois pas une telle remise en cause. C'est avant tout l'ampleur de leurs dépôts qui a assuré aux banques universelles de pouvoir encore accéder à des liquidités.