Ce devait être le nouveau joyau de la Sérenissime. Le signe que la lagune ne s'ouvre pas à l'art contemporain que le temps d'expositions éphémères, de biennales médiatiques et de «mostras» estivales. Le choix aussi d'adapter la ville aux débarquements massifs de touristes aux abords de la gare Santa Lucia. Septante-trois ans après l'édification du pont dei Scalzi, le Grand Canal de Venise devait donc être orné d'une nouvelle passerelle, une prouesse artistique et technique signée de l'architecte espagnol Santiago Calatrava. Le 18 septembre, le président de la République italienne, Giorgio Napolitano, devait faire le déplacement pour inaugurer l'ouvrage. Ce jour-là, il était prévu que le maire de la Ville, le philosophe Massimo Cacciari, coupe le ruban de la structure de 94 mètres de long avec une envergure centrale de 81 mètres. La cérémonie a été annulée. Victime de retards et de la polémique.

• «La fête était prévue pour le 18 septembre. A l'inverse, le quatrième pont sur le Grand Canal sera ouvert en sourdine, sans un vrai baptême», relate Il Corriere della Sera. Déjà, l'idée même de construire un nouveau pont, avec des techniques et des matériaux innovants, avait au cours des dernières années donné lieu à des passes d'armes entre Anciens et Modernes. «Sachant que le pont doit s'intégrer à Venise en toute finesse et ajouter à l'essence et à la beauté du lieu», Santiago Calatrava avait pourtant proposé une construction contemporaine utilisant des matériaux peu «envahissants» comme le verre, l'acier, le marbre et le cuir.

• «Il s'agit d'une œuvre non nécessaire et donc dommageable», a encore répliqué récemment dans le Corriere le critique d'art et ancien secrétaire d'Etat aux biens culturels Vittorio Sgarbi. Depuis la décision, en 1996, de la mairie de commander une nouvelle structure pour faciliter, à l'entrée de la cité, les passages entre la station ferroviaire et la gare routière, Venise a assisté à une bataille rangée. Après les retards, les dépassements de coûts, les problèmes techniques, les gondoliers pensaient finalement, à l'approche de l'inauguration, que l'eau avait coulé sous les autres ponts de la ville. En vain.

• L'hebdomadaire Gente Veneta résume, à sa manière, le nouveau problème: «Les handicapés ou mieux, les deux ou trois personnes qui en représentent une partie et qui ont protesté avec véhémence l'ont emporté. Cacciari et son conseil municipal ont préféré éviter les manifestations de contestation qui auraient atteint le président Napolitano et ont opté pour un profil bas.»

• Pratiquement achevé, le pont ne sera donc pas officiellement inauguré car la télécabine, en phase de construction et permettant aux handicapés d'emprunter la passerelle de Calatrava, n'est pas prête. Qui plus est, protestent les porteurs de handicaps, elle ne résoudra pas leurs problèmes. «La télécabine n'est qu'un pis-aller, il faudra 17 minutes pour traverser le pont de Calatrava», s'est insurgé Franco Bomprezzi, directeur de la revue spécialisée Mobilità. La passerelle sera donc ouverte dans les prochains jours mais sans flonflons et même sans nom.

• «Alors que la partie piétonne est prête, il n'est pas envisageable de maintenir la fermeture du pont», a expliqué l'adjoint au maire Mara Rumiz alors que les polémiques reprennent de plus belle. «Je suis content», s'est exclamé Vittorio Sgarbi à l'annonce de l'annulation de la cérémonie officielle. A l'inverse, le réalisateur italien de films érotiques Tinto Brass regrette, dans le Corriere, cette inauguration en sourdine: «Ce pont est joyeux, c'est une très belle invention graphique. J'ai hâte de voir par en dessous les dames qui marcheront sur la passerelle de verre.» Bien que pour d'autres raisons, le cardinal et patriarche de Venise, Angelo Scola, est du même avis: «Le pont me plaît beaucoup.» Cité par l'agence de presse Ansa, le prélat a précisé qu'il ne voulait pas entrer «dans les questions techniques pour savoir si l'on glisse ou pas», préférant se féliciter «qu'à Venise, la nouveauté puisse finalement se greffer sur l'antique».

Il Corriere della Sera. Premier quotidien national italien par sa diffusion (662000 ex.)

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Mobilità. Revue spécialisée sur la mobilité.