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La fière capitale de l’arc-en-ciel

La ville de Zwingli qui accueille l’EuroPride 09, se prévaut d’une longue tradition homosexuelle

En plein cœur de Zurich, de chaque côté du pont qui traverse la Limmat à Bellevue, quatre grands drapeaux aux couleurs de l’arc-en-ciel claquent au vent. A l’occasion de l’EuroPride 09, les autorités ont hissé tout ce qu’il y a de plus officiellement les couleurs de ralliement de la communauté homosexuelle, aux côtés de la croix suisse et du blason zurichois bleu et blanc.

«J’en ai la chaire de poule à chaque fois tellement c’est beau!» dit Karin Grundböck, coprésidente du comité d’organisation de cette manifestation qui se tient pour la première fois en Suisse et qui s’achève ce samedi avec une parade au centre-ville. L’arc-en-ciel, qui flotte aussi en petits fanions à l’avant des trams et bus, est un symbole fort de la place que les homosexuels et lesbiennes ont pu se faire dans la cité. Zurich, en capitale gay, peut rivaliser avec d’autres villes européennes, et pas seulement pendant ce mois de festivités.

Refuge

Le passé homosexuel de la ville de Zwingli ne remonte pas aux fameuses émeutes de 1969 dans un bar new-yorkais. «L’histoire des luttes contre les discriminations n’a pas commencé il y a quarante ans seulement mais bien plus tôt», remarque Martha Rohner, historienne, qui organise régulièrement des visites guidées sur les traces zurichoises des femmes et hommes qui se sont engagés à Zurich pour une reconnaissance sociale des homosexuels. Ainsi, en 1931, est fondé le «club des dames» Amicitia. Il disparaît dix ans plus tard dans un mouvement des droits de l’homme. Figure légendaire à la coupe de garçonne, appelée Mamina par tous, Anna Vock est une des seules à s’exposer contre les attaques que subissent les homosexuels. Les lesbiennes étaient moins inquiétées, car on niait aux femmes le droit d’avoir une sexualité, fût-elle considérée comme déviante.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Zurich devient un refuge pour les homosexuels femmes et hommes fuyant l’Allemagne nazie. Depuis 1942, l’homosexualité n’est plus considérée comme un délit en Suisse. Mais la voie est encore longue pour que les hommes et femmes qui aiment leurs semblables puissent s’exposer en plein jour.

Une ode secrète

Témoin de cette période de transition, un monument, érigé au bord du lac dans la perspective de la Bahn­hofstrasse, est vu comme une ode cachée à l’homosexualité masculine. Le professeur zurichois d’histoire de l’art Heinrich Wölfflin, en 1945, donne le mandat au sculpteur Hermann Hubacher de créer une «figure masculine d’une beauté décente». Lorsqu’il dévoile en 1952 une statue de Ganymède, jeune homme enlevé par Zeus déguisé en aigle pour en faire son amant, le doute n’est plus permis. Même si officiellement, l’office du tourisme donne une autre explication: la sculpture symbolise le désir de l’être humain de rejoindre l’Olympe: la main levée, Ganymède demande à Zeus métamorphosé en aigle de l’entraîner.

Des lieux emblématiques

Le monument figure entre-temps en bonne place des tours guidés pour gays à Zurich. La visite commence souvent devant le Barfüsser Bar, institution au cœur du Niederdorf. Ouvert en 1956, le local à l’enseigne d’un capucin – l’église toute proche abritait avant la Réforme un cloître de ces moines aux pieds nus – passe pour le plus ancien bar pour homosexuels et lesbiennes d’Europe. La Ville, à qui appartient le bâtiment, a voulu le fermer en 2001, mais face au mouvement de protestation, l’a transformé en restaurant chic à sushi, ce qui a achevé de métisser les publics.

Le Niederdorf, quartier traditionnel pour les sorties nocturnes à Zurich, accueille une autre institution phare, le groupe G-Colors, qui abrite un hôtel, deux clubs et un bar. Thomas Kraus, alias Tamara, a ouvert le club T & M. en 1987, spécialisé dans les tubes à la mode et les shows de travestis. «Avant, il n’y avait pas de disco et pas de show ouverts tous les soirs à Zurich. Certains clubs réservaient le dimanche soir aux gays, mais cela ne pouvait pas marcher. Nous sommes une des premières adresses où les jeunes garçons débarquent, ensuite ils préfèrent des clubs avec une musique plus tendance, et ensuite ils reviennent vers nous comme on rentre à la maison», dit Thomas Kraus. Toujours sous le même toit, le club AAAH! propose depuis 9 ans de la musique électronique. Et un «darkroom», pièce fermée où les visiteurs peuvent avoir des relations sexuelles. Au début de l’année, le tribunal cantonal zurichois a définitivement déclaré ces lieux légaux. Une bataille juridique gagnée par les milieux homosexuels, qui avaient déjà négocié avec la ville l’autorisation de pouvoir offrir ce genre de prestations à des conditions strictes (pièce fermée, contrôle de l’âge). «Chez nous, il y a de la place pour tous», déclare la directrice opérationnelle du groupe, Sigi Gübeli.

Lesbiennes plus discrètes

Tous les bars et clubs spécialisés sont destinés avant tout aux hommes. Les femmes se retrouvent quelques fois par mois pour des soirées discos dans des établissements conventionnels. Mais, comme le constate Thomas Kraus: «On ne peut pas faire d’affaires avec les lesbiennes!» Marianne Dahinden, militante de longue date, rigole. «Il y a du vrai. Il y avait un bar pour lesbiennes, mais il n’a pas pu survivre. Les habitudes de consommation des femmes sont différentes, et elles se mettent moins en scène que les hommes.»

Ce qui ne veut pas dire que Zurich n’offre rien pour les femmes. Marianne Dahinden est une des initiatrices de WyberNet, un réseau pour femmes d’affaires et politiciennes qui se rencontrent une fois par mois. Elle est aussi dans le groupe qui, depuis 2000, organise un petit festival de culture homosexuelle en mai, le Warmer Mai (allusion au surnom populaire peu flatteur de «warmer Bruder» donné aux homosexuels), et qui rencontre chaque année un grand succès.

Les publics se mélangent

Et surtout, Marianne Dahinden a lancé au zoo des visites consacrées à l’homosexualité dans le règne animal. «J’adore les animaux, et après avoir dévoré le livre du biologiste américain Bruce Bagemihl consacré à l’homosexualité et bisexualité animale, j’ai pris contact avec le zoo de Zurich, qui s’est montré très ouvert. Depuis, ils ont même repris cette offre à leur compte.»

Car entre-temps, le besoin de lieux exclusifs pour gays et lesbiennes ne semble plus si grand. Internet a facilité grandement les possibilités de rencontres. Ainsi, sur le Limmatquai, l’Odéon et le plus récent Rathaus-Café figurent dans les guides spécialisés, mais sont des endroits très prisés à la fois par les touristes et les indigènes. Les publics se mélangent, et l’ambiance est à la tolérance. Venue d’Autriche pour rejoindre son amie, Karin Grundböck en a été frappée: «Le climat est beaucoup plus ouvert qu’à Vienne. On voit des femmes s’embrasser et des hommes se tenir par la main.»

Bouffée d’air frais

Barbara Lanthemann, secrétaire romande de Los, l’association suisse des lesbiennes, fait le déplacement samedi pour la parade: «On vient pour se changer les idées. Car on ne parle pas le même langage. Zurich vient d’élire une maire lesbienne – la socialiste Corine Mauch –, et en Valais, par exemple, on lit des articles où l’on parle de déviation à propos de l’homosexualité.» Elle ne cache pas que les priorités dans le travail des associations ne sont pas les mêmes des deux côtés de la Sarine. «Nous n’aurions pas poussé sur la question de l’adoption, nous sommes encore assez occupées à combattre l’homophobie, mais tous les thèmes doivent être abordés», dit-elle.

Jean-Paul Guisan, secrétaire romand de Pink Cross, l’association faîtière des homosexuels, souligne le rôle pionnier d’un canton comme Genève, où le Grand Conseil vient d’adopter une motion demandant que soient prises des mesures pour lutter contre l’homophobie. Mais reconnaît qu’en Suisse alémanique, l’homosexualité est moins tabou. La police municipale de Zurich n’a-t-elle pas créé un groupe Pink Cop? «Nous nous engageons par exemple fortement pour que l’on aborde l’homosexualité comme thème à l’école. En Suisse alémanique, il y a des parents de jeunes gays qui vont parler dans les classes, nous n’en trouvons pas encore chez nous», dit-il.

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