«Ce n’est pas en mélangeant les élèves les plus faibles avec les autres qu’on améliorera le niveau de l’école», jure l’un. «Qui peut croire qu’il suffit d’avoir des tubes bien étanches pour changer les enfants?» proteste l’autre. A nouveau, la guerre scolaire vaudoise fait rage. Dimanche, les citoyens doivent choisir entre la nouvelle loi sur l’enseignement obligatoire (LEO) proposée par les autorités et l’initiative «Ecole 2010» (voir encadré).

Point de controverse le plus virulent: le sort de la VSO, la voie secondaire à options. Cette filière censée conduire aux apprentissages réunit un tiers des élèves vaudois dès leur 13e année. Mais l’étiquette VSO a fini par devenir stigmatisante, à force de symboliser les difficultés cumulées et d’être décriée par les employeurs, les parents et l’appareil scolaire.

«Ecole 2010» insiste pour maintenir cette filière, compte sur les notes et une «pédagogie explicite» pour améliorer la situation. Le projet officiel LEO en revanche la supprime, en la fusionnant avec la voie moyenne dite générale (VSG), dans laquelle des niveaux seront introduits. Séparer ou mélanger? Lequel de ces modèles donne le plus de garanties d’atteindre les objectifs de qualité et d’équité qui sont ceux de l’école publique? Le fait qu’il n’y ait pas de réponse évidente apparaît d’emblée dans la grande diversité des solutions retenues ailleurs.

Huit cantons suisses connaissent encore les filières séparées comme seul système. Deux seulement, Jura et Tessin, n’ont que le système intégré à niveaux. La majorité des cantons font donc cohabiter plusieurs systèmes. C’est surtout le cas en Suisse alémanique, où les compétences communales dans le domaine scolaire sont plus fortes.

Les cantons romands sont plus centralistes, mais on y trouve de tout. L’actualité est piquante. Au moment où Vaud propose de supprimer la VSO, Genève, qui avait jusqu’ici deux «groupes» au Cycle d’orientation, consacre le retour à trois sections et met fin aux expériences de classes hétérogènes. En mai 2009, 74% des votants ont plébiscité le contre-projet officiel de Charles Beer à deux initiatives diamétralement opposées. Avant cela, le pragmatique patron socialiste de l’école genevoise avait déjà mis en œuvre sans états d’âme le retour des notes réclamé par la population.

Au vu de leurs bons résultats PISA, les cantons de Fribourg et du Valais se félicitent aujourd’hui d’avoir résisté aux vagues de réformes des années 70-80. Mais leurs systèmes divergent. Fribourg n’a pas l’intention de toucher à ses trois «types de classe» – le mot filière est proscrit, reliées par de multiples passerelles. En Valais, cette rentrée 2011 marque en revanche la généralisation sur tout le canton du système intégré et la disparition des voies différenciées. «Ironie de l’histoire, notre système à niveaux, introduit dans certaines écoles valaisannes dès 1986, a été testé d’abord comme projet pilote dans le canton de Vaud», s’amuse Alain Grandjean, directeur de collège à Saint-Maurice et convaincu des mérites d’un système «plus souple et plus stimulant».

Canton neuf, le Jura a voulu d’emblée éviter la stigmatisation des enfants faibles grâce à un secondaire I hétérogène. Mais une étiquette négative en vaut parfois une autre: un élève jurassien CCC, présentant donc le niveau le plus bas en français, en maths et en allemand, ne sera pas forcément mieux placé qu’un Vaudois de la VSO dans la recherche d’un apprentissage.

Neuchâtel connaît des filières à la vaudoise. Ce qui n’empêche pas le conseiller d’Etat Philippe Gnaegi, tout libéral-radical qu’il soit, de viser désormais le système valaisan, qui permet de «mieux valoriser les compétences individuelles sans empêcher les bons d’avancer plus vite». «Chez nous, les milieux économiques poussent dans ce sens», assure le ministre. Je tiens beaucoup à associer d’emblée enseignants, syndicats et entrepreneurs à la réforme qu’un groupe de travail a commencé de préparer.

Le Centre patronal vaudois s’est jeté dans la bataille scolaire, où il combat les projets de l’Etat. Mais sur le plan romand, les milieux économiques ne professent aucune doctrine sur le lien entre organisation scolaire et résultats. «Les exigences des entreprises ont augmenté vu la complexité des métiers, note Pierre Weiss, responsable de la formation à la Fédération des entreprises romandes (FER) et vice-président du PLR. Le passage direct de l’école à l’apprentissage est en recul. L’âge moyen au moment de signer le contrat d’apprentissage est de 18 ans.»

Les maîtres vaudois de VSO sont eux-mêmes divisés. Les réformateurs redoutent une initiative qui mettrait le canton en marge de l’école romande. Mais des maîtres généralistes du secondaire I, un profil en voie de disparition dans toute la Suisse du fait des nouvelles formations pédagogiques, résistent à la suppression de «leur filière».

Experts et pédagogues s’accordent à relativiser le rôle des structures dans les performances des élèves, même si les politiciens adorent s’en mêler. Un élément toutefois est tenu pour très important: la perméabilité, soit la possibilité pour les élèves de passer dans la filière ou dans le niveau supérieurs à des échéances régulières et rapprochées. A cette condition, les performances des modèles intégré ou séparé sont très proches, selon la recherche internationale. D’autres éléments de comparaison, comme le coût par élève dans les budgets cantonaux, n’éclairent pas davantage. A cette échelle, les élèves genevois devraient être les meilleurs de tous et de loin…

Plus que tout cela, le climat scolaire, le soutien de la population au système, l’engagement des praticiens derrière celui-ci, quel qu’il soit, pourraient être les vraies conditions du succès. «Si une modalité ne passe plus dans l’opinion, il faut la revoir, note Léon Gurtner, chef du service de l’enseignement obligatoire francophone du canton de Fribourg. Mais c’est un leurre d’ériger une modalité en vérité. Aucun système n’est bon en soi.»

Charles Beer ne dit pas autre chose quand on lui demande pourquoi son canton fait le contraire du voisin vaudois: «Il y a une guerre de religion sur la manière de regrouper les élèves qui ne reflète aucune réalité scientifique.»

«Une guerre de religion qui ne reflète aucune réalité scientifique»