Le film le plus attendu de Cannes n’y est pas

Affaire «Welcome to New York» d’Abel Ferrara sur l’affaire DSK court-circuite le festival

Non sélectionné, il sera lancé en VoD le samedi 17 mai

Est-ce juste l’épilogue d’une vieille histoire ou bien le début de quelque chose de beaucoup plus important? Le 17 avril, on apprenait que le très attendu Welcome to New York d’Abel Ferrara avec Gérard Depardieu, film inspiré par les déboires de l’ancien directeur du FMI et candidat non déclaré à l’Elysée Dominique Strauss-Kahn, n’avait pas été sélectionné par le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux. Il ne figure pas non plus dans les sections parallèles de la Quinzaine des réalisateurs et de la Semaine de la critique (auxquelles il n’a pas forcément été proposé). Puis son producteur, Vincent Maraval, a fait savoir que le film connaîtrait quand même sa première mondiale durant le festival, dans le cadre du Marché du film (quelques médias triés sur le volet, dont Variety et le Hollywood Reporter l’ont déjà critiqué lundi), avant d’être proposé au public en VoD à partir du 17 mai.

Que l’affaire DSK, qui avait éclaté en plein festival de Cannes 2011 – au point de l’éclipser en partie –, y revienne sous forme d’un film relève d’une certaine logique. L’an dernier déjà, une mystérieuse bande-annonce avait fait surface sur Internet le jour du début du festival, «fuitée» par un technicien indélicat, puis retirée. Tandis que DSK s’affichait au bras d’une nouvelle compagne, Maraval s’activait en coulisses pour boucler le financement de sa «bombe», plus difficile que prévu. Mais il y a fort à parier que l’issue n’est pas vraiment celle souhaitée par les auteurs, tant le réalisateur new-yorkais que la société de production française Wild Bunch étant des habitués de la Sélection officielle.

En réalité, à en croire des révélations du Nouvel Observateur, ils auraient tout mis en œuvre pour être de la fête. Après tout, Cannes n’a pas la réputation de reculer devant des sujets sulfureux. Et, même si le tournage ne fut pas une sinécure suite à la défection de sa vedette féminine (Isabelle Adjani, annoncée dans le rôle inspiré d’Anne Sinclair, jeta l’éponge après lecture du scénario pour se voir finalement remplacée par la revenante Jacqueline Bisset après un détour par Juliette Binoche), Ferrara semblait bien déterminé à réaliser là son chef-d’œuvre. Car si Depardieu affiche haut et fort sa détestation du personnage, le New-Yorkais, en tant qu’ancien héroïnomane rejeté par Hollywood, ne peut qu’avoir une certaine empathie pour DSK, victime de son addiction au sexe, à l’argent et au pouvoir.

Alors, simple geste revanchard après que le film a été jugé insuffisant, pour prouver qu’on peut très bien se passer du festival? Ou bien est-ce plus compliqué, avec des pressions, des conflits d’ego, des calculs commerciaux ou même des menaces judiciaires qui nous échappent?

Jamais dans la demi-mesure, Ferrara semble persuadé d’un complot orchestré par Anne Sinclair. Thierry Frémaux, lui, a pris le parti de «ne pas parler des films qui ne figurent pas dans la sélection». De son côté, le bouillant Maraval (celui-là même qui avait dénoncé l’an dernier les salaires exorbitants des vedettes du cinéma français) explique qu’il «avait toujours voulu tenter l’expérience d’un film lancé sur VoD» et que Welcome to New York, «finalement financé aux Etats-Unis» suite aux refus des télévisions françaises, était le candidat idéal pour bousculer la sacro-sainte chronologie des médias.

Manière habile de déplacer les enjeux, du terrain trop incertain de la distinction entre art et people crapoteux vers l’économie du cinéma? Car il faut savoir qu’en Europe et en France en particulier – au contraire des Etats-Unis, où tout est négociable –, l’exploitation des films doit encore respecter une stricte chronologie entre la sortie en salles, en DVD/Blu-Ray et VoD et pour finir les diffusions TV – histoire de protéger les premières. En 2006, une première alerte était venue des Etats-Unis avec la diffusion de Bubble de Steven Soderbergh par une chaîne câblée simultanément à sa sortie en salles. Puis les cas se sont multipliés avec l’apparition de la «vidéo à la demande», autrement dit l’offre de visionnement via Internet, des films tels que Get the Gringo (avec Mel Gibson), Marfa Girl (de Larry Clark, Grand Prix au festival de Rome 2012) ou The Canyons (de Paul Schrader et Bret Easton Ellis) sautant la case «salles» pour débuter directement en VoD. En France en 2010, Wild Bunch déjà avait proposé gratuitement Film Socialime de Jean-Luc Godard sur sa plateforme de VoD quelques jours avant sa sortie…

La VoD serait-elle donc en train de devenir l’ultime recours des auteurs et stars trop sulfureux ou en perte de vitesse, mais à terme aussi de tous les indépendants menacés par la disparition des salles art et essai? C’est tout ça qui se joue derrière l’affaire Welcome to New York.

Car, comme Godard, Schrader ou Clark, il y a belle lurette qu’Abel Ferrara ne fait plus recette. Qui peut se targuer de connaître ses derniers films, à peine distribués (et même pas du tout en Suisse)? Pour en avoir vu certains à Cannes, on peut confirmer que le déclin de celui qui fut sans doute l’auteur phare des années 90 (avec des films tels que Bad Lieutenant, The Funeral, The Blackout ou New Rose Hotel) semblait inexorable. Pour ce marginal toujours plus marginalisé par la profession, cette très médiatique affaire est donc du pain bénit. Mais, à 62 ans, un sursaut n’est pas non plus exclu. Et on veut bien croire que son intérêt pour le cas DSK ait été sincère.

Il n’empêche que Maraval et Wild Bunch, qui prétextent à présent la nécessité d’évoluer avec son temps et la crainte du piratage, jouent un jeu dangereux. Vouloir prendre de vitesse les avocats pour décourager d’éventuelles plaintes en diffamation est une chose. Affaiblir le Festival de Cannes en est une autre, pas forcément dans leur intérêt une année après leur Palme d’or avec La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche. Tout le monde espère sûrement que ce fâcheux parasitage de l’événement restera aussi unique que l’affaire qui lui a donné naissance. Mais en réalité, il ouvre lui aussi une boîte de Pandore.

La VoD serait-elle en train de devenir l’ultime recours des auteurs trop sulfureux ou en perte de vitesse?