Il y avait foule jeudi à l’Hôtel Métropole, un cinq-étoiles au centre de Genève, pour célébrer la finance durable. Banquiers, gérants de fortune, universitaires et autres professionnels s’étaient déplacés en nombre afin d’assister à la septième édition du Geneva forum for sustainable investment. Longtemps considérée comme partie négligeable, cette approche de la gestion de fortune est en train de gagner sa place au soleil au sein de l’industrie de la gestion de patrimoine.

Pour la première fois, les fonds gérés en Suisse selon des principes durables atteignent la limite des 200 milliards de francs. A la fin 2015, les fonds de placement, mandats de gestion et produits structurés totalisaient 191,9 milliards, un niveau résultant d’une progression de 169% par rapport à l’année précédente, selon un rapport publié mi-mai par Swiss Sustainable Finance (SSF), l’association faîtière des acteurs de cette industrie. Ces fonds représentent ainsi 4,5% du total, et 3,5% de la fortune gérée en Suisse, qu’elle soit détenue par des résidents helvétiques ou à l’étranger.

Aussi spectaculaire soit-elle, cette progression doit être nuancée. D’abord, elle regroupe des approches et des styles de gestion fort variés. La finance durable recouvre aussi bien des approches pointues comme l’impact (les gérants sont soucieux des incidences directes de leurs placements sur leur environnement immédiat) et la microfinance (prêts de petits montants à taux élevés à des entrepreneurs individuels exclus des circuits financiers traditionnels) que des styles classiques incluant l’acquisition de titres de sociétés traditionnelles en appliquant, outre les critères financiers usuels, une sélection basée sur le comportement social et environnemental de ces entreprises. Il n’existe pas d’approche unifiée, chaque professionnel applique sa propre méthode sans que ses recettes soient toujours très transparentes.

La statistique 2015 du rapport de SSF intègre aussi une nouveauté: les fonds gérés à l’interne par des grands détenteurs d’actifs. Ce seul critère inclut une fortune de 55,2 milliards. Si on l’exclut, le montant total des fonds gérés n’atteint «plus que» 136,7 milliards de francs. Cela représente néanmoins une progression de 91,7% par rapport aux chiffres de 2014, à périmètre constant.
«Cela reste une croissance soutenue», confirme Pierin Menzli, responsable de la recherche sur les investissements durables auprès de la banque J. Safra Sarasin, numéro un du marché avec une part de 21,1%. Selon lui, cette progression est soutenue en premier lieu par les détenteurs d’avoirs déposés dans les banques privées. Le rapport de SSF montre, en effet, une progression spectaculaire des avoirs sous mandat de gestion. De 2014 à 2015, ils sont passés de 36,2 milliards à 96,2 milliards.

Cette hausse traduit bien sûr un engouement des investisseurs individuels pour les placements durables. Une étude de la banque liechtensteinoise LGT sur le comportement de la clientèle des banques privées publiée jeudi dernier montre que 38% des investisseurs fortunés suisses tiennent compte des aspects écologiques, sociaux et éthiques dans leurs décisions. Par conséquent, l’offre de placements durables est devenue un argument de vente pour les établissements spécialisés, un moyen d’attirer une nouvelle clientèle ou, au moins, de retenir les clients existants.

Mais c’est aussi une manière de rechercher de nouvelles sources de rendement. A l’ère des rendements proches de zéro et des taux d’intérêt négatifs pour les actifs sans risque, les investisseurs sont à la recherche d’opportunités leur permettant d’échapper au piège de la répression financière. Peuvent-ils trouver le graal dans la finance durable? Selon Roland Dominicé, directeur de Symbiotics, l’un des principaux acteurs de la microfinance, les fonds de sa société dégagent des rendements moyens de 3 à 4% au-dessus du taux Libor depuis dix ans sans connaître d’incidents sérieux. Mais son segment reste encore très restreint et la moyenne des performances des placements durables ne s’écarte pas significativement de celle des indices de référence boursiers.

En dépit de ces progrès, la Suisse reste encore en retard par rapport à ses voisins. La part des placements durables demeure inférieure à la moyenne des autres pays du fait, principalement, de la faible présence des investisseurs institutionnels. «Ils ne représentent que 20% du total des actifs investis», regrette Pierin Menzli. Néanmoins, les professionnels de la finance durable espèrent un changement d’attitude de ces derniers. Leurs espoirs se fondent sur la création, en décembre dernier, de l’ASIR, l’Association suisse pour des investissements responsables, par les poids lourds que sont les caisses de pension de La Poste, des CFF et Publica ainsi que la Suva et Compenswiss.


«La Suisse est en retard par rapport à ses voisins»

L’ancien secrétaire d’Etat Jean-Daniel Gerber préside Swiss Sustainable Finance, l’association faîtière des praticiens de la finance durable


- Comment expliquez-vous l’essor de l’investissement socialement responsable (ISR)?

- J’y vois deux raisons. D’une part, les investisseurs institutionnels prennent conscience qu’ils ne peuvent pas sélectionner leurs placements exclusivement en fonction des rendements espérés, mais aussi à la lumière de leurs conséquences environnementales, sociales et de gouvernance (ESG). D’autre part, la statistique devient plus précise: les investisseurs distinguent avec toujours plus de finesse la part de leurs investissements répondant aux critères ESG. Quoique moins important, le facteur de réputation joue un rôle toujours plus grand dans la concurrence que se livrent les banques, et l’ESG est un avantage pour gagner un mandat de gestion. Enfin, la pression juridique s’accroît dans les pays voisins.

- Les rendements de plus en plus bas incitent-ils les investisseurs à se tourner vers des placements ESG?

- Les études et les statistiques démontrent que les placements ESG dégagent des rendements aussi élevés que les autres. A long terme, ils deviendront toujours plus intéressants du fait des problèmes et des coûts associés aux risques de réputation que subiront les types de placements qui ne tiennent pas compte des aspects ESG.

- Comment expliquez-vous la forte croissance des mandats de gestion privés?

- La prise de conscience de la pertinence des placements ESG est importante auprès de cette catégorie d’investisseurs, peut-être même davantage qu’auprès de celle des institutionnels. C’est également lié à l’accroissement général du nombre de grandes fortunes.

- Quel est l’intérêt des institutions de prévoyance pour la finance durable?

- L’intérêt de l’industrie financière dans son ensemble se manifeste par la forte croissance du nombre de membres ces trois dernières années, ce qui témoigne de l’intérêt de l’industrie financière en Suisse pour les principes de la gestion ESG. Néanmoins, il manque encore les détenteurs d’actifs importants. Les institutions de prévoyance, pour leur part, ont commencé à témoigner de leur intérêt en créant en décembre dernier leur propre association.

- Avec près de 200 milliards revendiqués, la fortune gérée selon les principes ESG atteint 3,5% de la fortune totale gérée en Suisse. Quelle visibilité cette proportion leur confère-t-elle?

- Les autorités, l’administration, les associations professionnelles deviennent plus sensibles à l’importance de la gestion selon les principes ESG. Le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) prépare un rapport sur notre branche et la marche à suivre, qui est attendu pour le mois de juin. Mais en dépit de cet essor, la Suisse reste en retard par rapport aux pays voisins, hormis le cas particulier de la microfinance, où elle est leader. Peut-être les pays voisins identifient-ils plus largement les actifs gérés selon les principes ESG que nous ne le faisons.