Jean-Claude Trichet les a longuement regardés par la vitre, le 31 octobre, avant de quitter pour de bon le 35e étage de l’Eurotower à Francfort. Depuis des semaines, l’ex-président de la Banque centrale européenne (BCE) avait pris l’habitude de compter les tentes, les cabanes et les calicots, plantés par quelques centaines d’Indignés allemands et européens dans le square adjacent du No 29, Kaiserstrasse. Raccourci symbolique: un haut fonctionnaire bientôt septuagénaire, loué pour ses états de service européens, obligé de constater, après huit ans à la tête de la plus puissante Banque centrale du continent, la colère de la rue envers cet euro auquel il a tant donné.

«J’ai cru un instant qu’il descendrait parler aux manifestants, qu’il essaierait encore de les convaincre» raconte Marina, l’une des vendeuses du magasin d’«eurosouvenirs» installé au rez-de-chaussée, face au campement toujours en place. Las. Soulagé de passer le relais à Mario Draghi, l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie recruté un temps par Goldman Sachs, Jean-Claude Trichet n’a pas fait de sentiment. «Les banquiers centraux sont une espèce à part, condamnés à la discipline, raconte Ralph Atkins, qui couvre la BCE pour le Financial Times. Trichet était, sur la fin, surmené, usé. On n’imagine pas ce que la crise de la dette, dans cette tour, produit de drames, d’angoisses et d’affrontements.»

Des affrontements? Le mot reste tabou. Les démissions successives, en 2011, des deux membres allemands du bureau exécutif de la BCE, l’ex-patron de la Bundesbank Axel Weber et l’économiste en chef Jurgen Stark – remplacés par Jens Weidmann et Jörg Asmussen – ont juste amené Jean-Claude Trichet à changer son vocabulaire: les décisions du «board», maintenant, ne sont plus prises à l’unanimité, mais par «consensus». Sauf que sous la glace officielle, le sol tremble. «Les cadres de la Buba (le surnom de la Banque fédérale d’Allemagne) ont changé d’attitude. Depuis lors, nous sommes suspects», estime un collaborateur de la BCE.

D’autres suspicions sont en plus apparues. Le nouveau siège de la Banque centrale européenne – un chantier de 500 millions d’euros sur douze hectares, entamé à l’automne 2010 – a commencé à faire des vagues. Les délégations des pays vulnérables de la zone euro, Grèce en tête, se sont mises à consulter la Bundesbank, énorme paquebot construit aux environs de Francfort dans le style administratif-militaire des années 70… Un représentant de la Buba en Asie confirme: «La participation des experts de la BCE aux «troïkas», aux côtés de ceux de la Commission et du Fonds monétaire international, a déplacé les lignes. L’institution censée se limiter à la politique monétaire s’est engagée dans les restructurations. Elle s’est tendu un piège.» La lettre d’avertissement adressée le 5 août dernier par Jean Claude Trichet à Silvio Berlusconi, listant les réformes urgentes, accroît l’ambiguïté: «La BCE s’est aperçue qu’elle a un problème de fond avec son mandat, qui est la stabilité des prix avec un instrument simple, le taux d’intérêt, juge l’économiste français Patrick Artus. Avant 2007, tout allait bien. Depuis…».

Niels Bünemann se souvient du moment où le précipice s’est ouvert sous les pieds de la banque et de ses 600 employés. Août 2007. Le marché interbancaire européen, ébranlé par la faillite de Lehman Brothers, est paralysé. La BCE le ranime, et promet des liquidités illimitées. Applaudissements mondiaux. «Nous étions parfaitement dans notre rôle», se souvient cet ancien journaliste danois, qui a rejoint la Banque depuis ses débuts. Mais l’emballement médiatique qui a suivi a parfois été difficile à gérer. D’autant que le choc de la dette grecque, à partir du début 2010, aboutit, lui, à une débâcle communautaire. La BCE se réveille prisonnière de «son» euro, menacé par les folies d’Athènes. L’Allemagne, d’emblée, campe sur les traités qui interdisent de financer la dette des Etats. L’Institut d’émission est écartelé. «Le mandat de la BCE est d’être le prêteur en dernier ressort des banques, pas des Etats, poursuit Patrick Artus. Or la plupart des économistes, sauf les allemands, disent qu’il faut le faire. Mieux: la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon et la Fed américaine le font.» Un ancien de l’Eurotower résume, dépité: «Nous nous sommes retrouvés seuls contre tous. Avec Berlin dans le dos.»

Des affrontements personnels ajoutent à la confusion. Le temple de l’euro devient celui des ego, entre Jean-Claude Trichet et Axel Weber, qui doit en théorie lui succéder. «Ce dernier a sauté sur la crise grecque pour se forger l’image du défenseur des intérêts allemands envers et contre tout», raconte, en off, un banquier de Hambourg. Sur fond d’hésitations d’Angela Merkel. La chancelière a grandi, en RDA, dans l’admiration du Mark de la République fédérale et de la Bundesbank. Un cadre de la BCE se souvient l’avoir entendue se souvenir, très émue, de l’annonce, le 1er juillet 1990, de la parité entre les monnaies des deux Allemagnes. Axel Weber, qui le sait, surjoue. Les grandes salles de réunion de la Bundesbank, moquette épaisse et mobilier très «seventies» résonnent de ses «Nein»: «Il s’est mis à dos tout le monde, y compris la chancelière poursuit notre interlocuteur. Il a installé la terreur jusqu’à sa démission, le 11 février 2011».

L’Allemagne rugit. La Banque centrale européenne tremble. Impossible, pour celle-ci, de ne pas faire les frais des états d’âme de Berlin. Jan Willem Acket, économiste en chef de la Banque Julius Baer: «Il y a toujours eu, à la Bundesbank, des inquiétudes que la stabilité de l’euro soit sabotée par des mesures des politiques». Jurgen Stark, l’économiste en chef de la BCE (qui terminera son mandat cette fin d’année au lieu de 2014), se retrouve dans l’étau: «Son départ n’avait rien à voir avec le psychodrame provoqué par Axel Weber, confirme un de ses ex-collaborateurs. Stark n’arrivait plus à gérer le grand écart entre l’intransigeance allemande et le pragmatisme obligé de la Banque centrale européenne». L’attachement personnel de l’économiste à Trichet, «père» de l’euro, pèse aussi dans la balance: «Il manque peut-être à Mario Draghi cette passion affichée pour l’Europe, juge Ralph Atkins, du Financial Times. Le personnel de l’Eurotower, pour tenir dans la tempête, a besoin d’un leader aux convictions fortes.»

«Le verrou de la BCE est aujourd’hui dans les mains de Jens Weidmann, le nouveau gouverneur de la Banque fédérale d’Allemagne», confirme Holger Schmieding, de la Banque Berenberg. Au risque de voir ce dernier, qui ne cesse de rappeler avant le sommet européen du 9 décembre l’interdiction par les traités de toute monétisation de la dette et son opposition aux «euro-obligations», provoquer une nouvelle crise? «Non, répond, sous le sceau de l’anonymat, un employé de la BCE. Je n’entends personne, ici, s’inquiéter sur l’avenir de la Banque. L’éclatement de l’euro n’est juste pas dans nos scénarios. J’en suis le premier surpris.» Comme si, paradoxalement, la crise de la dette avait fait entrer dans l’âge adulte une Banque centrale européenne qui s’apprête à fêter ses 13 ans le 1er janvier. «La BCE n’est pas différente des autres banques centrales, confirme l’ancien économiste de la Banque nationale suisse Jean-Pierre Béguelin. La crise l’a forcée à prendre des mesures inhabituelles. Comme les autres».

«Les intérêts de Berlin ont été pris en compte à l’excès par Jean-Claude Trichet», tranche Holger Schmieding, partisan d’un changement de posture «calculé» de la BCE et d’une amplification à court terme de son programme d’achats de titres souverains sur le marché secondaire, pour soulager les pays vulnérables. Attablé au café du rez-de-chaussée de l’Eurotower, un économiste de la BCE ironise devant les briques de billets déchiquetés et les mouchoirs en papier reproduisant des billets de 100 euros: «L’Institut d’émission doit d’abord s’émanciper aujourd’hui de la dramatisation à l’allemande. Le pire, pour la monnaie unique déjà impopulaire, serait de nous retrouver seuls face à l’Europe.» Holger Schmieding acquiesce: «La BCE a besoin, pour bouger, du soutien public de la Bundesbank. C’est avec la Buba qu’Angela Merkel doit trouver l’impossible compromis.»