Frantz Fanon, une colère jamais apaisée

Il y a cinquante ans mourait, à 36 ans, ce médecin antillais qui, avec «Peau noire, masques blancs» et «Les Damnés de la terre», donna au tiers-monde une analyse critique du racisme et du colonialisme toujours pertinente aujourd’hui

Genre: libération
Qui ? Frantz Fanon
Titre: Œuvres
Préface d’Achille Mbembe
Chez qui ? La Découverte, 890 p.

Genre: Biographie
Qui ? David Macey
Titre: Frantz Fanon, une vie
Trad. de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry
Chez qui ? La Découverte, 600 p.

I l n’a vécu que 36 ans, comme Mozart, et dans ce laps de temps bref et intense, Frantz Fanon a écrit deux livres essentiels, qui ont marqué des décennies de luttes de libération. En 1952, Peau noire, masques blancs mettait à nu le racisme latent dans les sociétés occidentales et l’aliénation des gens «de couleur». En 1961 sortait Les Damnés de la terre. Le livre, publié par François Maspero, a été saisi par la police pour «mise en danger de la sécurité de l’Etat», pendant que son auteur mourait d’une leucémie dans un hôpital américain. Toute sa courte vie, Frantz Fanon a été en rupture, en colère, un écorché vif certainement, un intellectuel brillant, un écrivain au lyrisme vibrant de colère.

Le cinquantenaire de sa mort, le 6 décembre, suscite la publication de ses Œuvres en un volume et la traduction en français de la minutieuse biographie de David Macey. Ce discours violent et d’une lucidité vibrante est-il toujours d’actualité? Oui, dit son biographe, qui souligne que Frantz Fanon a toujours dérangé, et qu’il est temps de le relire «non pour écouter une fois encore l’appel à la révolution violente mais pour toucher à nouveau la substance de la colère qui inspirait cet appel».

Fanon est né en 1925 à Fort-de France dans une famille de la petite-bourgeoisie martiniquaise qui compte huit enfants. Au lycée Schoelcher, il a pour professeur Aimé Césaire. A dix-huit ans, il rejoint les Forces françaises libres puis par la suite l’armée régulière. C’est à la guerre qu’il fait l’expérience du racisme, «soldat noir dans une armée de Blancs». Il se sent floué, et c’est là que s’enracine l’exaspération qui a suscité la violence de certains de ses écrits. A la Libération, il étudie la médecine et la philosophie à Lyon, et se spécialise en psychiatrie.

Confronté aux troubles de ses patients nord-africains, il s’intéresse à la médecine psychosomatique. C’est avec un essai sur le thème de la «plainte du Noir» qu’il entre en écriture, en 1951, dans la revue Esprit. Ce texte est un prélude à Peau noire, masques blancs. A sa parution, le livre n’est pas très remarqué, mais il deviendra un véritable manifeste pour le mouvement de libération des Noirs aux Etats-Unis dans les années soixante et pour les luttes de la décolonisation. Dans cette analyse brillante de l’aliénation du Noir face à la domination blanche, on sent l’influence de Sartre: si c’est l’antisémitisme qui fait le juif, c’est le racisme qui fait le Noir. Aujourd’hui encore, la pensée de Fanon est beaucoup plus connue et étudiée dans les pays anglophones, dans le cadre des black studies.

En 1953, Fanon est médecin-chef à Blida, en Algérie. Là aussi, il constate l’aliénation des patients, «La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe», note-t-il.

Dès 1954, quand commence la guerre d’Algérie, il entre en contact avec le FLN, d’abord pour soigner les blessés. Quand il est expulsé en 1957, Fanon s’exile en Tunisie d’où il écrit des articles pour El Moudjahid, l’organe du FLN, tout en continuant à pratiquer la psychiatrie. Ce Français de Martinique se construit littéralement une identité d’Algérien en lutte. Dans L’An V de la Révolution algérienne, paru en 1959, il plaide pour une nation où les femmes joueront un rôle essentiel, où les minorités blanches auront leur place. Or, dès 1954, note David Macey, le FLN proclame l’avènement d’une identité arabo-islamiste. Ce Noir agnostique, opposé à ce type de nationalisme, est un héros de l’indépendance, certes, enterré en terre algérienne, mais un héros embarrassant, jusqu’à aujourd’hui, qui réveille le fantôme d’une autre Algérie possible.

En 1960, Frantz Fanon est nommé ambassadeur du gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana. A Accra, il côtoie nationalistes et révolutionnaires africains, ainsi le Congolais Patrice Lumumba. Les articles publiés dans ses Œuvres complètes sous le titre Pour la Révolution africaine, montrent l’énorme capacité de travail de cet homme déjà affaibli par la maladie, et continuent de fournir des clefs pour comprendre les difficultés de la décolonisation. Au début de 1961, Fanon entre enfin en contact avec Sartre, à travers Claude Lanzmann. De cette rencontre naîtra un des textes les plus connus du philosophe français, sa préface aux Damnés de la terre, cet ouvrage dicté dans l’urgence. «Européens, ouvrez ce livre et entrez-y», ordonne Sartre, car «nous aussi, gens de l’Europe, on nous décolonise: cela veut dire qu’on extirpe par une opération sanglante, le colon qui est en chacun de nous».

Pour prendre la mesure de la pensée de Fanon, de sa force et de ses contradictions, l’idéal serait de suivre le parcours hyperdétaillé de David Macey qui met l’œuvre en contexte, tout en se reportant aux textes du psychiatre et aux éclairante préfaces des différents livres des Œuvres.

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Frantz Fanon

«L’An V de la Révolution algérienne»

«C’est le Blancqui crée le nègre.Mais c’est le nègrequi crée la négritude.A l’offensive colonialiste autourdu voile, le colonisé oppose le cultedu voile»