Vie numérique

Frappes collatérales

Sur la Toile, on lit, on joue, on glande. Mais, sans rire, il arrive aussi que l’on enrichisse des multinationales

18,3 heures. C’est, selon l’institut de mesures de l’Internet Comscore, le temps que passe un Suisse sur Internet chaque mois. En retard par rapport à ses compatriotes internautes terriens (23,9 heures), le surfeur suisse sait-il qu’une partie de ce temps est consacrée à aider bénévolement certaines multinationales américaines?

On y pense peu, mais notre activité sur la toile a des «effets collatéraux» dignes d’intérêt pour de grands groupes un peu malins. Savez-vous qu’en débattant de la meilleure recette du hachis parmentier sur votre forum préféré, vous augmentez le fonds de commerce de Google? Imaginez-vous qu’en jouant paisiblement à des jeux un peu idiots sur Facebook, vous facilitez le travail d’un géant comme Microsoft? Je m’explique.

Il y a quelques mois, Google a racheté une toute petite entreprise. Une information passée assez inaperçue alors que «Captcha» – c’est son nom – a permis de mettre en place une machination d’une grande ingéniosité! Il faut savoir que, depuis quelques années, Google numérise un très grand nombre de livres afin de disposer de la plus grande bibliothèque 2.0. du monde. Problème: si la numérisation des livres est un procédé assez largement automatisé, certains mots n’arrivent pas à être déchiffrés convenablement malgré des scanners ultra-puissants. C’est ici que «Captcha» entre en scène.

Peut-être sans vous en rendre compte, vous avez déjà souvent utilisé ce petit programme. Il s’agit de ce procédé qui consiste à taper correctement de petits caractères compliqués au bas de formulaires web pour «vérifier que vous êtes bien un humain». Google place des mots difficiles à scanner au bas des formulaires et, lorsque plusieurs «humains» tapent le même mot à la suite, il le valide et l’enregistre dans ses serveurs. Sans le savoir vous avez peut-être déjà numérisé des bribes de poésie shakespearienne en vantant votre recette du hachis parmentier… «Je fais de la prose sans le savoir», disait déjà le bourgeois gentilhomme de Molière. Cela n’a pas changé.

Sur les 18,3 heures que les Suisses passent chaque mois sur la toile, une partie est ainsi consacrée à aider bénévolement Google à numériser ses livres (jusqu’à 160 livres par jours selon Science, cité par RWW). Mais ce n’est pas tout.

Autre histoire, même concept. Le dernier jeu que Microsoft concocte dans ses laboratoires arrive en phase finale. Celle, délicate, du test. «Pourquoi s’ingénier à dégotter des testeurs coûteux aux quatre coins du globe, se sont probablement demandé les ingénieurs de Bill Gates. Nous avons à portée de main le plus grand parc de testeurs au monde: Facebook.»

Une ébauche du jeu de stratégie – baptisée Waterloo Project – a donc été gratuitement mise en ligne, probablement bourrée de cookies espions et autres ersatz de «chevaux de Troie». Tous les utilisateurs qui y jouent envoient en même temps des kilotonnes d’informations à Microsoft. Où sont les bugs? Quels endroits de la carte ne peut-on pas visiter? Quelles interactions ne sont pas faisables? A quels moments les joueurs abandonnent? etc. Autant d’informations de grande valeur obtenues complètement gratuitement – avec même un bonus marketing puisque la cote de Microsoft prend de l’altitude. «Ils sont cools, ils filent des jeux gratuitement…»

Et il y a d’autres exemples… Économiser de l’électricité en effectuant une recherche sur Internet, ou, même, faire des recherches pour la NASA tandis que votre ordinateur est en veille. C’est vraiment formidable, tous ces services que l’on rend sans le savoir. Je pourrais même vous remercier d’avoir rempli mon compte en banque en lisant ces lignes, vous devinez comment?

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