Pourquoi maintenant? Dix ans après la signature de la Déclaration de Bologne, qui a lancé la réforme des universités en Europe, des académies prennent des airs de bastions contestataires. Partie d’Au­triche, la rébellion a gagné l’Allemagne où, le 17 novembre, 85 000 étudiants défilaient dans la rue. Puis Bâle, Berne, Zurich, et cette semaine Lausanne, ont été gagnées par la fronde. Les étudiants y occupent des halls et auditoires. A Genève, des assemblées générales et actions d’information se sont succédé ces derniers jours.

Le point de départ de ces mouvements a été la Journée internationale des étudiants, pourtant annuelle (le 17 novembre). Si, soudain, des campus s’enflamment, c’est pour des raisons fort diverses. Même si elles se regroupent sous quelques slogans généraux, ces revendications, dont certaines sont antérieures à la réforme, illustrent la situation paradoxale dans laquelle se trouve l’instauration de l’espace européen de l’enseignement supérieur, l’horizon de «Bo­logne».

46 Etats impliqués

Stricto sensu, l’harmonisation des cursus a pour conséquence l’instauration des trois degrés du bachelor (trois ans), master (deux ans), et doctorat. Un supplément au diplôme doit préciser les acquis du lauréat. Les Etats sont tenus de se doter d’un système d’assurance qualité, et de reconnaître les diplômes ainsi que des périodes d’études effectuées par les étudiants migrants. Le délai était à 2010.

Après des démarrages en ordre dispersé, les 46 Etats impliqués, dont la Russie et la Turquie, ont réalisé quelques progrès depuis 2007; 90% des étudiants de ces nations entreraient désormais dans les voies bachelor ou master. Mais des résistances locales face aux nouveaux cursus demeurent fortes, comme en Espagne ou en Allemagne. La reconnaissance des crédits d’études ou des diplômes, elle, n’avance guère. Au terme d’une conférence en avril dernier, les ministres de l’Education indiquaient que «tous les objectifs n’ayant pas été complètement atteints, leur mise en œuvre au niveau européen, national, et dans les établissements nécessitera une impulsion et un engagement renforcés après 2010». En clair, le délai ne sera pas tenu.

Revendications multiples

Les revendications estudiantines paraissent difficilement lisibles. Parce qu’elles portent sur des points qui concernent à la fois la réforme, et les situations nationales. En Allemagne, comme en Suisse alémanique, c’est le raccourcissement des études en sciences humaines qui heurte les étudiants. En Autriche, un nouveau système de bourses a mis le feu aux poudres. En France, où les manifestations sont récurrentes, l’autonomie des hautes écoles est dénoncée. En Italie, comme à Zurich, ce sont des menaces sur les budgets qui servent de détonateurs.

Des causes multiples, donc, et locales. Ancien recteur de l’Université de Lausanne, président de l’European University Association, qui regroupe 800 hautes écoles de 46 pays, Jean-Marc Rapp déplore d’ailleurs que «ces mouvements entretiennent une confusion, volontaire ou non, entre ce qui relève du processus de Bologne et des politiques nationales. Parler des taxes d’études, ou de la marchandisation des études, n’a rien à voir avec à voir avec la réforme. Et dire que «Bologne» conduit à privatiser l’université est contraire à la vérité. Les ministres européens ont d’ailleurs rappelé la responsabilité publique que constitue la formation supérieure.»

Prise en tenailles

Membre du comité exécutif de l’Union des étudiants de Suisse, Ophélie Gilliéron réplique: «Les problèmes soulevés par les étudiants ne proviennent pas tous de «Bologne». La plupart étaient présents bien avant, mais cette réforme, loin de les résoudre, en a accentué un certain nombre. La scolarisation des cursus dans plusieurs branches par exemple pose problème pour les étudiants qui doivent exercer une activité rémunérée. Dans le même temps, le système de bourses d’études en Suisse est toujours insatisfaisant, et des hausses des taxes sont évoquées. Les phénomènes sont divers, mais ils ont un effet clair: l’université devient plus difficile d’accès.»

La réforme européenne est ainsi prise en tenailles entre les promesses d’harmonisation et les choix nationaux. Qu’il s’agisse des taxes d’études – les pratiques sont presque aussi nombreuses que les 46 nations impliquées –, ou, ce qui est tout aussi sensible, la valeur des diplômes: de nombreux pays considèrent le bachelor comme un premier titre, permettant d’entrer dans la vie active, alors que d’autres – dont la Suisse – placent le diplôme académique au niveau du master.

A cela s’ajoutera le retour de manivelle des plans de relance, lorsque les ministres des Finances devront réduire les dépenses publiques. Qu’elle vise «Bologne» avec raison ou non, la contestation estudiantine n’est pas finie. En Allemagne, une nouvelle volée d’actions est annoncée dès le 30 novembre.