«Vous voulez comprendre le design danois? Allez faire les boutiques!» lancent les professionnels rencontrés à Copenhague. Vraiment? Faut-il faire du shopping pour aller à la rencontre d'une identité culturelle et esthétique? Il suffit d'une visite chez Illums Bolighus, un magasin de design et de décoration du centre-ville, pour s'en convaincre. Sur quatre étages, 11000 m² sont dédiés à l'aménagement intérieur et aux joies domestiques. Le meilleur du design danois et international est concentré dans cet espace, décrit par le Financial Times comme le «plus bel endroit au monde pour acheter des objets pour la maison». Du coupe-œuf Rösle à la Egg Chair d'Arne Jacobsen en passant par une vaste collection de tapis persans, rien ne manque, et le choix est immense. Comme de nombreux autres magasins de la ville, il traduit le goût des Danois pour la décoration d'intérieur. «Avoir un environnement cosy est essentiel pour nous qui passons beaucoup de temps à la maison, en raison de la rudesse des conditions climatiques», confirme Christian Holmsted Olesen, conservateur du Danish Museum of Art and Design de Copenhague. Les scènes d'intérieur qui se suivent au crépuscule - lorsque l'on se balade dans les rues de la capitale et que l'on jette un œil voyeur par les fenêtres illuminées - en disent long sur cet art de vivre à la fois simple et douillet. Tables garnies, mobilier en bois, services en porcelaine, plaids moelleux, lumière chaleureuse - les Danois investissent beaucoup d'énergie et d'argent dans leur confort domestique. «A peu près 50% de la population possède une lampe de la série PH de Poul Henningsen!» raconte Christian Holmsted Olesen. Le design est ancré dans les esprits, les maisons, les cafés, les institutions privées et publiques. «Chez le dentiste, à l'hôpital, dans les mairies, les églises, vous trouvez des meubles design d'Arne Jacobsen ou de Hans J. Wegner», raconte Thomas Bentzen, un jeune designer basé à Copenhague et partenaire du studio Louise Campbell, un des plus importants bureaux de design de la nouvelle génération danoise.

Comme dans les autres pays scandinaves, et notamment la Suède, le design est enraciné dans le quotidien des habitants, parce qu'il a toujours été conçu dans une optique démocratique. Pour Christian Scherfig, directeur du Dansk Design Center, «la qualité du design danois se remarque surtout dans les objets de tous les jours. Même les articles peu coûteux sont souvent très bien faits.» Des valeurs intimement liées à l'idéologie politique des pays nordiques: l'historien danois Søren Mørch rappelle que des matériaux relativement pauvres, comme les bois légers, ont été optimisés par une tradition fermière «avec une immense attention portée à la maison, à la famille et à la vie de tous les jours. Le Danemark n'a d'ailleurs jamais été un pays régi par une logique de classes.» Dans cette perspective, le design a toujours été conçu comme un enrichissement du quotidien, donnant accès aux beaux objets au plus grand nombre.

L'artisanat danois, avec une forte tradition d'ébénisterie, est devenu un phénomène mondial, lorsqu'en 1949 la Round Chair de Hans J. Wegner fit la couverture du magazine American Interiors et fut décrétée «la plus belle chaise du monde». La fascination pour ces meubles aux formes simples et pas encore gagnés par la production de masse fut un succès. Parmi les grands noms de l'époque, on peut encore citer Arne Jacobsen, Finn Juhl, Verner Panton ou Poul Kjærholm. La plupart des grands designers de cette époque sont issus du sérail de l'Académie royale des beaux-arts de Copenhague - également appelée l'Ecole Klint du nom de son fondateur, l'architecte Kaare Klint, en 1924. C'est dans ces murs qu'est désormais installé le Danish Museum of Art and Design. Si l'enseignement de cette école était un projet d'inspiration moderniste et écartait le style décoratif, il n'était en aucun cas fondé sur une idée de rupture. Tout au contraire, Klint apprenait à ses élèves à construire sur la base des formes du passé, à les améliorer en les simplifiant. Il faisait travailler ses élèves sur les collections du Musée des beaux-arts, sur le mobilier chinois et britannique qui y est toujours conservé, notamment les chaises. «Contrairement à d'autres nations de design, les Danois n'ont jamais eu pour but d'inventer de nouvelles choses. Les enseignants souhaitaient transmettre à leurs élèves des outils pratiques et non une discipline théorique. D'ailleurs, le Bauhaus a été extrêmement mal reçu chez nous», explique le conservateur du musée, Christian Holmsted Olesen. Aujourd'hui, les chefs-d'œuvre de l'âge d'or du design danois des années 40 et 50 sont exposés à côté des antiquités qui les ont inspirés et il est incroyablement touchant de voir de quelle manière cette esthétique danoise a pris forme. «C'est assez cocasse de voir aujourd'hui les éditeurs danois obsédés par les copyrights alors qu'à l'époque la copie était totalement admise!» ironise Christian Holmsted Olesen. Simplifier jusqu'à l'extrême - afin que tout, dans le meuble, ait une raison d'être fonctionnelle - était un des principes de Kaare Klint, exaltant ainsi des valeurs d'utilité, de sérieux, de modestie - les garants du bon goût de l'époque. Cet architecte était également obsédé par les mathématiques et par la géométrie, construisant des bibliothèques où les livres puissent être rangés en ordre au millimètre près. Son goût de la mesure s'est surtout traduit par une obsession perfectionniste pour les justes proportions, qu'il a transmise à toute une génération de designers. Même des figures dissidentes - comme Poul Henningsen, qui cherchait à créer des lampes qui imiteraient au mieux la lumière du jour, ou Verner Panton, qui embrassa avec enthousiasme le mouvement pop et ses plastiques psychédéliques - furent les créateurs d'objets célébrés pour leurs proportions parfaites. Le regain d'intérêt actuel pour le design des années 50 témoigne de la pérennité de ces formes classiques.

Aujourd'hui, le design danois fonctionne toujours comme un label de qualité. Henrik Marstrand, le fondateur de Mater, une entreprise de design éthique créée il y a deux ans, se souvient de ses débuts: «Je travaillais dans les boissons de luxe et, à 40 ans, j'ai voulu me mettre à mon propre compte. Je me suis demandé quelles étaient les valeurs associées au Danemark à l'étranger et j'ai instantanément pensé au design.» Mais l'héritage des grands noms et de l'âge d'or du design est parfois lourd à porter pour les jeunes générations de créateurs danois. Afin de symboliser la rupture, le designer Hans Sandgren Jakobsen est allé jusqu'à casser à la hache des chaises de Hans J. Wegner lors d'une performance au musée Trapholt de Kolding. Ditte Hammerstrøm, une trentenaire travaillant à Copenhague, reconnaît que cet héritage a longtemps été paralysant. «Mais aujourd'hui, nous l'avons un peu digéré. Personnellement, j'en suis fière, il m'a transmis un certain goût. De toute façon, nous devons trouver notre place dans un marché globalisé, nous ne pouvons plus seulement nous situer par rapport à notre héritage national. Et cela nous aide à nous en émanciper», explique la jeune femme. Elle appartient à cette génération de designers émergents qui ouvre de nouvelles perspectives au design danois. Conscients des enjeux écologiques qui traversent leur discipline, ils travaillent de manière respectueuse de l'environnement. Mais ils ont aussi compris que la légèreté, le décoratif et l'éphémère n'étaient pas des tabous. Ces trentenaires représentent l'opportunité pour les fabricants danois d'étoffer leur gamme avec de nouveaux produits adaptés à de nouvelles habitudes. Thomas Bentzen a créé une petite table portative éditée par Hay, «parce que beaucoup de gens vivent aujourd'hui dans de petits espaces, avec de petits moyens, et qu'ils n'ont pas envie que leurs intérieurs soient figés. La table n'est pas très chère, et on n'est pas obligé d'économiser pendant des années pour se l'acheter. Avec Louise Campbell, nous avons aussi créé une gamme de porcelaines pour Royal Copenhagen: nous avons dessiné des bols pour se déplacer en mangeant, car nous ne sommes jamais assis autour d'une table pour prendre un repas... C'est assez difficile pour les producteurs danois de prendre des risques, car ils gagnent énormément d'argent avec les classiques. Mais ils sont en train de réaliser qu'ils ont aussi besoin de classiques pour le futur.»