En tant que professeure, je côtoie tous les jours des jeunes appartenant à la génération Y. La plupart de ces jeunes m’expliquent qu’ils ne se retrouvent pas dans les descriptions peu flatteuses et souvent superficielles que l’on fait de leur génération.

Certes le sujet est tendance; on le trouve actuellement sur de nombreux blogs, dans des publications pseudo-scientifiques et il fait même l’objet de colloques plus ou moins académiques. A travers cette chronique je souhaiterais aborder une réalité moins caricaturale et, si possible, remettre en question quelques poncifs. Peut-être que plus ou moins inconsciemment, j’aimerais combler le fossé générationnel entre les «Millennials», comme on les surnomme également, et les baby-boomers de ma génération.

La génération Y, est-ce un phénomène de société exceptionnel ou juste un concept marketing créé par les consultants, comme l’affirme Jean Pralong1? Premier constat, la polémique commence déjà avec la question cruciale de leur âge. Le manque d’unanimité dans la délimitation de cette génération montre une certaine faiblesse des bases méthodologiques de la plupart des études sur le sujet. Pour la majorité, les Millennials sont nés entre 1977 et 1983. Pour d’autres, c’est plutôt entre 1982 et 1994, voire même entre 1979 et 1994. Peu importe finalement, car ce qui prime, c’est la question de l’homogénéité pronostiquée de leur comportement.

Les publications sur l’intégration des Millenials dans les entreprises font apparaître une longue liste de caractéristiques plutôt négatives. Image éloquente: ils seraient peu impliqués au travail, réfractaires à l’autorité et sans loyauté envers leurs employeurs ni attachement à l’entreprise. Les gens du marketing les trouvent peu fidélisables, «zappeurs» et individualistes. Leurs attentes dans le monde du travail? Des études montrent une volonté de donner du sens à leurs activités mais également de trouver un équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. Par ailleurs, ils auraient un immense besoin de reconnaissance. L’esprit de groupe se traduit à travers la technologie par l’exigence d’ultra-connexion.

Quelques voix commencent à s’élever pour mettre en doute la validité de ces descriptions standardisées. Il est en effet absurde de généraliser des résultats obtenus à partir d’échantillons peu représentatifs. Qu’on en juge: pratiquement toutes les recherches sur les Millennials ont été réalisées par des universitaires au sein même de leurs institutions. Elles se sont toujours limitées à l’étude de sujets hautement éduqués ou fraîchement diplômés. Cela ne peut conduire qu’à des résultats partiels.

Par ailleurs, il est impossible de distinguer l’effet de l’âge des effets conjoncturels liés à la période économique. Certains chercheurs travaillant sur des échantillons représentatifs commencent à le démontrer. Jean Pralong en parle dans une de ses dernières publications: «Les schémas cognitifs des salariés de la génération Y ne diffèrent pas de ceux des membres de la génération précédente. Ils diffèrent, en revanche, de ceux des étudiants membres de la génération Y.» Pratiquement toutes les caractéristiques du comportement des Millenials en entreprise, à travers la mobilité ou la loyauté par exemple, sont d’abord le résultat de la précarité au travail qui touche toutes les générations confondues.

Ma deuxième réflexion porte sur les aspirations personnelles et sur les attentes et impose de faire un retour en arrière vers la fin des années 60, début des années 70. C’est la période où la majorité des baby-boomers avaient le même âge que les Millennials d’aujourd’hui. Dans les mouvements de Mai 68, la jeunesse de l’époque soulevait une série d’enjeux qui sont toujours d’actualité. Les libertés individuelles, le croisement des sphères privées et publiques, la solidarité, l’accès à l’éducation représentaient déjà des revendications majeures. Des évolutions importantes se sont réalisées dans ces années sous l’impulsion des baby-boomers nés en même temps que la société de consommation. L’apparition de l’argent de poche, de la consommation de loisirs et l’émergence de nouvelles technologies ont simplifié la vie quotidienne. Cela représentait une véritable révolution.

Les Millennials, nés avec le Web et les nouvelles technologies ont acquis quant à eux des compétences que les générations précédentes ne maîtrisent pas et qui parfois même les inquiètent. Au-delà de cette représentation se cache sans doute une autre vérité. Celle-là: rien de nouveau sous le soleil. Il s’agit là ni plus ni moins que d’un phénomène normal. Quoi de plus naturel que le rêve d’un monde meilleur? L’utopie est heureusement l’apanage de la jeunesse. Et cette génération apportera sa pierre à l’édifice avec ses idées, des compétences différentes et un nouvel environnement. Car comme le disait Socrate «Rien n’est trop difficile pour la jeunesse».

* Professeure de marketing et de management stratégique des PME, de l’Ecole hôtelière de Lausanne.

1. Pralong, J. (2009), «La «Génération Y» au travail: un péril jeune?», XXe Congrès de l’AGRH, Toulouse.