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Genève a fait Rousseau, qui a fait Genève

Dans un essai d’histoire, Guillaume Chenevière met au jour les relations politiques du «citoyen de Genève» avec sa ville natale: l’écrivain s’est inspiré du mouvement contestataire du XVIIIe siècle genevois pour écrire «Du contrat social», et ce texte a influencé les Genevois dans leur lutte pour le respect de la souveraineté du peuple

Genève a fait Rousseau, qui a fait Genève

Dans un essai d’histoire, Guillaume Chenevière met au jour les relations politiques du «citoyen de Genève» avec sa ville natale: l’écrivain s’est inspiré du mouvement contestataire du XVIIIe siècle genevois pour écrire «Du contrat social», et ce texte a influencé les Genevois dans leur lutte pour le respect de la souveraineté du peuple

Samedi Culturel: Il y a un peu plus de cent ans, Philippe Godet proclamait dans son «Histoire littéraire de la Suisse française» que Rousseau était Genevois, et Genevois jusqu’à l’os: «Ce beau titre de «citoyen de Genève», comme il le fait sonner aux oreilles de toute l’Europe», écrit-il. En 2012, vous, Guillaume Chenevière, empoignez à votre tour cette question de l’origine genevoise de Rousseau, dans un livre que vous intitulez d’ailleurs «Rousseau, une histoire genevoise». Pourquoi? Que fallait-il montrer qui ne fût déjà connu?

Guillaume Chenevière: Il y a cent ans, on a effectivement admis le fait que l’éducation genevoise de Rousseau l’avait marqué. Dans le milieu des pasteurs, cela signifiait en gros que tout ce qui est bon chez Rousseau était genevois et tout ce qui est mauvais venait de la France. Vers le milieu du XXe siècle, quand des chercheurs se sont intéressés de plus près au contenu politique de l’œuvre de Rousseau et notamment du Contrat social, ils ont complètement nié l’importance de Genève dans sa genèse. Pour eux, Rousseau se place dans le débat universel avec tous les philosophes qui l’ont précédé et sa pensée n’a rien à voir avec les querelles genevoises.

La vérité, qu’on connaît mieux maintenant, c’est que oui, Rousseau a traité les grands thèmes universels de son époque en se référant à la République romaine et à la cité grecque, qu’il cite abondamment, mais également à Genève, qu’il cite moins mais qui est très présente. Je crois qu’aujourd’hui on peut dire que le cas particulier de Genève et de sa spécificité constitutionnelle a clairement influencé le Rousseau politique.

Contrairement aux spécialistes de Rousseau, dont certains ne savent pas grand-chose du XVIIIe siècle genevois, et aux historiensde Genève, qui ne sont pas spécialistes de Rousseau, vous croisez les deux. Que démontre ce croisement?

Depuis l’enfance – je rappelle qu’il qui vit pratiquement dans l’atelier d’horlogerie de son père entre 5 et 10 ans –, Rousseau entend à journée faite les agitateurs du mouvement contestataire réclamer l’application stricte de la Constitution, c’est-à-dire de la souveraineté du peuple, affirmée sur le papier mais très loin d’être appliquée. Ces discussions vont nourrir son imagination et, plus tard, ses souvenirs d’adulte.

Il a 6 ans en 1718 quand paraissent à Genève les Lettres anonymes où est exposée l’idée qu’il faut revenir à un régime légitime et juste, ne pas confondre ce qui est «opportun», comme par exemple laisser faire ceux qui nous dirigent sous prétexte qu’ils nous dirigent bien, avec ce qui est «juste». Ce qui est juste est l’essence de la liberté, il n’est donc pas question d’y renoncer.

Ces lettres, qui fondent dans la loi la légitimité du mécontentement des Genevois, font un scandale énorme, les autorités les interdisent et menacent des pires sanctions quiconque les possède. Mais elles circulent partout, copiées et recopiées par milliers. Je pense, avec le professeur André Gur, qu’elles se trouvaient dans les papiers que Rousseau a récupérés en 1737 dans l’héritage de son oncle Bernard. Il ne les cite pas mais il est presque impossible qu’il ne les ait pas eues sous les yeux en écrivant Du contrat social car des paragraphes entiers s’en inspirent.

La pensée de tous les philosophes reflète les événements de leur temps et du lieu où ils vivent, ce n’est pas étonnant, mais à vous suivre, dans le cas de Rousseau, la relation serait plus immédiate, plus intime et plus directe.

Oui, le Rousseau du Contrat social se veut Citoyen de Genève, la petite République fidèle aux Edits de Calvin, édits intouchables selon lesquels le peuple est réellement souverain, détenteur du droit de contrôler que la politique menée par le gouvernement est bien conforme à la volonté des citoyens, exprimée dans la loi.

Depuis le Moyen Age, cette Genève-là est une «Stadtgemeinde», au sens où il y a des Landsgemeinde dans les cantons paysans, tandis que les autres villes suisses sont des aristocraties de droit. L’oligarchie genevoise est plus riche que les aristocraties zurichoise ou bernoise. Elle est très liée à Versailles et se considère elle-même comme une aristocratie, mais ne peut pas le dire. La Médiation française de 1738 confirme l’ambiguïté: le peuple est souverain, mais l’oligarchie exerce de fait un pouvoir exclusif.

C’est dans un climat incertain, parfois tendu, que Rousseau retrouve Genève en 1754, accueilli comme une star après le succès de son Discours sur les arts et les sciences , ce formidable pamphlet contre la foi dans le progrès. La ville va lui servir à la fois d’antimodèle au monde parisien et de plateforme d’exercice de ses propres idées. Ayant abandonné la perruque, refusé la pension accordée par Louis XV et signant «Citoyen de Genève», Rousseau affiche son extériorité: maintenant, annonce-t-il, je me consacre au vrai. Vous êtes des philosophes de cour, moi je suis philosophe des citoyens.

Aux Parisiens, il dit dans son Discours sur l’origine de l’inégalité que la servitude et l’aliénation ne sont pas une fatalité, puisque son pays y a échappé; aux Genevois, il dit, dans sa Dédicace à la République de Genève, qu’ils pourraient être, s’ils le voulaient, un contre-exemple grandiose; aux magistrats, il conseille de traiter les ouvriers en égaux, car ce sont eux qui les autorisent à exercer leur mandat; et au peuple, il dit de respecter les magistrats, de braves gens s’ils n’abusent pas de leur pouvoir.

Si Genève a fabriqué Rousseau, Rousseau fabrique donc à son tour les Genevois. Les voix murmurées dans l’atelier paternel de Saint-Gervais sont devenues une grande voix qui porte à conséquence dans la République.

Ce point n’a pas été assez relevé à mon sens. On retient par exemple de la Lettre à d’Alembert la diatribe contre le théâtre, contre Paris et la dépravation des mœurs, mais il y a aussi un message aux Genevois: soyez comme vous êtes, c’est génial, vous n’avez pas besoin de théâtre, vous avez des fêtes populaires pour être ensemble, sans artifice. La proposition est si bien accueillie que dès 1761, une fête populaire est organisée à Plainpalais, avec en vedette Rousseau, apôtre de l’identité genevoise. Une relation très solide quoique compliquée va se nouer autour de ces fêtes entre le philosophe et sa ville, autrefois abandonnée, puis retrouvée puis bientôt de nouveau perdue, mais toujours proche de son cœur.

La condamnation de l Emile et Du contrat social, le 19 juin 1762, tombe comme la foudre sur Rousseau qui attendait plutôt leur acclamation. Le procureur Tronchin a joué rusé. Alors que c’est la nature politique du Contrat qui l’affole, notamment l’affirmation que le peuple ne saurait être souverain sans des assemblées périodiques, à un rythme fixé par la loi pour que le pouvoir exécutif ne puisse s’y soustraire, le gouvernement patricien condamne le livre comme contraire à la religion chrétienne. L’accusation d’impiété ébranle le peuple protestant de Genève et lui montre que le philosophe qu’il a fêté toute l’année précédente n’est qu’un chenapan et un mauvais chrétien.

Les chefs de l’opposition supplient Rousseau de venir se défendre à Genève. Il refuse car il n’est pas bagarreur. En mai 1763, il abdique de sa citoyenneté genevoise dans une lettre au syndic: «J’ai tendrement aimé mes compatriotes; je n’ai rien oublié pour me faire aimer d’eux; on ne saurait plus mal réussir […] Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d’un nom qui me fut si cher.»

Les Genevois sont consternés, ils copient et distribuent la lettre partout. Et ils interpellent Rousseau: comment osez-vous vous plaindre de vos concitoyens! Vingt-cinq personnes seulement vous ont condamné, et même pas unanimement! Vous n’avez pas le droit de nous abandonner, de vous conduire ainsi. Rousseau répond: j’ai attendu une année, et qu’avez-vous fait pour me défendre? Vous rendez-vous compte que mon honneur était entre vos mains? Avez-vous fait des représentations, comme vous en avez le droit? Avez-vous dit que vous n’étiez pas contents? Cinq ou six d’entre vous auraient pu le faire. Personne n’a bougé.

La souveraineté populaire, c’est donc une théorie pour les livres, pas pour les Genevois qui sont de bien piètres élèves.

Pas tout à fait. La réponse de Rousseau est «le tocsin de la sédition». Les citoyens se lancent. D’abord cinquante, puis cinq cents, puis mille, puis tous les citoyens signent les représentations successives en faveur de Rousseau. C’est entièrement nouveau et courageux de leur part de contester une décision de justice, qui n’est pas de leur compétence. Leur geste si inattendu suscite une riposte politique du procureur Tronchin, les Lettres de la campagne, qui elles-mêmes provoquent la réponse terrible de Rousseau, les Lettres de la montagne, dans lesquelles il appelle les Genevois à la grève électorale. Vous êtes, leur dit-il, dans un tel état de soumission que n’importe quel changement sera mieux pour vous. Chiche! Pendant onze réunions du Conseil général, tous les candidats présentés sont refusés. Après deux ans de menaces et de pressions, un édit de conciliation est promulgué, en 1768, aux termes desquels la moitié des nouveaux membres du Conseil des Deux-Cents sera élue par les citoyens, qui pourront obtenir la démission de magistrats qui leur déplaisent. Le changement est considérable

Dans ses «Lettres de la montagne», Rousseau cadre ses préoccupations: «Rien de moins important, pour le public, j’en conviens… que la constitution d’une petite République.» Et en effet, la postérité n’a pas retenu le commentateur politique des affaires genevoises.

Au XIXe siècle, le Rousseau politique n’est plus très lu. Genève l’a complètement dépolitisé. Elle ne pense plus qu’au Rousseau pédagogue, le bon Rousseau. Elle ouvre l’Institut des sciences de l’éducation, elle nomme toutes les rues du quartier de Saint-Jean d’après ses écrits. Elle est dans la réconciliation, hors de la politique.

Aujourd’hui, on revient au «Contrat social», c’est «La Nouvelle Héloïse» qui n’est plus lue.

Aujourd’hui, le Rousseau du Discours sur l’inégalité et Du contrat social trouve un nouvel intérêt; aux Etats-Unis, il fournit une grille d’interprétation des problèmes contemporains. Sur CNN, on oppose Rousseau au candidat républicain Rick Santorum; Rousseau voit dans l’inégalité la source du mal social, alors que Santorum s’en félicite, puisqu’elle récompense le mérite. Une soirée Occupy Rousseau est organisée à New York. C’est à la mode. Les adeptes de la décroissance sont des descendants de Rousseau. Discuter du populisme, du divorce entre les élites et le peuple, de la ploutocratie opposée à la démocratie, c’est discuter sur les pas de Rousseau. Qu’un Genevois d’hier ait su théoriser les problèmes de la minuscule Genève du XVIIIe siècle au point qu’on en parle aujourd’hui sur le terrain de la plus brûlante actualité, voilà qui est sacrément intéressant.

Guillaume Chenevière, Rousseau, une histoire genevoise. Labor et Fides, 413 p.

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