Sur une même tribune, face à la presse, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et le chef de la diplomatie suisse, Didier Burkhalter. Ils viennent tous deux louer les mérites de la démarche qu’ils prônent conjointement, et qui a fait plancher cette semaine des centaines de diplomates et d’experts accourus au Palais des Nations. En une phrase: il vaut mieux prévenir que guérir. C’est valable en médecine. Et c’est essentiel, arguent les deux hommes, en matière d’extrémisme, et de lutte contre le terrorisme.

Le monde est malade. «C’est un cancer», en est venu à dire Ban Ki-moon. Les Nations unies, comme nous tous, se sentent assaillies dans leurs valeurs, dans leur raison d’être, dans leur essence même. Daech et consorts, aujourd’hui, ont fait de la planète un endroit beaucoup moins facile à vivre. Il n’y a pas que la violence, il y a aussi la méfiance générale qui en découle, l’abattement, la peur voire la panique pure et simple qui se sont installés. Sans même parler des ardeurs guerrières qui font miroir à ce phénomène, des discours populistes, de l’extrémisme en boomerang.

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Face à ces métastases multiples, Genève a fait un rêve. C’en était presque touchant: retour accéléré en arrière, avant le déclenchement de la maladie. Et si – tâchant de transformer cette union dans le désarroi et la colère en une unité d’action positive – l’ensemble du monde en profitait pour se pencher sur les racines du mal? Et si, soudain, tous ensemble, on se préoccupait réellement de ceux qui finiront par être séduits par l’extrémisme (un emploi, une maison, une vie décente…), mais aussi de leur vague-à-l’âme, de leur éducation, de leur dignité, de leur insertion dans une communauté, de la reconstruction de leur environnement, de la fin de la corruption, d’une meilleure gouvernance, de leur accès plein et entier au monde globalisé?…

Qu’éclate l’incrédulité, que résonnent les sarcasmes! C’est de bonne guerre, un journaliste posait cette question qui résume tout: «Messieurs Ban Ki-moon et Burkhalter, expliquez-nous comment votre méthode, appliquée il y a cinq ans en Syrie, aurait pu «prévenir» la situation actuelle?» La question est tordue. Parce que, précisément, la situation était différente il y a un lustre. Parce que, comme d’autres, le régime de Damas a pleinement joué le jeu de l’épouvantail islamiste pour servir ses propres intérêts. Parce qu’on était, si on veut, dans «le monde d’avant».

Le choix, dans ce monde-ci, est le suivant: c’est celui des bombes, du canon, de la fermeture et de l’extrémisme tous azimuts; ou celui de «l’effet papillon», dans lequel le destin transformé d’un adolescent afghan, d’un jeune banlieusard marseillais ou d’un villageois du nord du Nigeria fait, de proche en proche, toute la différence. Il n’y a pas d’autre branche à l’alternative. Il faut conjurer le sort pour que le rêve extravagant de Genève ne s’éteigne pas.