Gérard Salem: «Une incitation au combat des lignées»

Gérard Salem est l'un des deux psychiatres auditionnés par les auteurs du projet de loi.

Le Temps: Le risque de conflit entre parents à propos du nom de l'enfant est négligeable, affirment les auteurs du projet de loi. Votre avis?

Gilbert Salem: Ce qui est très répandu, c'est la concurrence entre lignées: quelle est la culture qui va prévaloir dans la nouvelle famille, celle de l'époux ou de l'épouse? Si on laisse le choix du nom de l'enfant aux parents, cela aura un effet d'incitation au conflit. Avec des enfants pris dans de douloureux dilemmes de loyauté. La barre des divorces a dépassé les 50% et dans la carte des noms des familles recomposées, on lit parfois des vengeances, des préférences, des mises à l'écart…

– Dans ce contexte, quelle règle serait la plus adéquate?

– J'ai envie de dire: n'importe laquelle, pourvu qu'il y en ait une! Ce qui est proposé aboutit à un système «do it yourself» où la transmission du nom devient fluctuante et aléatoire. Je vois votre nom et je ne peux plus dire si c'est celui de votre mère, de votre père, de votre mari, de la deuxième femme de votre père. Le nom perd de sa consistance, et avec lui, le sentiment d'appartenance, de continuité identitaire, qui répond à un besoin fondamental de l'être humain.

– Même s'il entre en conflit

avec l'impératif d'égalité?

– Voyez le succès de la généalogie. Les gens manifestent un grand besoin de restaurer leur sentiment de provenance. Face à la fragilisation du couple, c'est une manière de chercher un ancrage dans quelque chose de plus grand que soi, d'échapper à cette perception du monde autocentrée vers laquelle tout nous pousse aujourd'hui.

– Ce besoin est ignoré dans ce projet de loi comme dans le précédent. L'avis des psychiatres compte pour beurre?

– Nous sommes souvent sollicités par des magistrats confrontés au chaos des règlements de compte entre conjoints. Nous ne manquons jamais de répéter l'impact des enjeux de loyauté familiale dans la symptomatologie clinique. Mais il y a une grande difficulté à traduire

nos observations en décisions juridiques.

– En cas de conflit sur le nom

de l'enfant, la nouvelle loi donne la priorité à la mère.

Votre réaction?

– D'abord, cela prouve que l'idéal d'une loi égalitaire est inatteignable. Mais s'il faut choisir, il me semble que du point de vue de l'enfant, c'est l'option la plus raisonnable. Quoi qu'on en dise, c'est encore le plus souvent la mère la figure la plus stable dans la vie d'un enfant. S'ils ne portent pas le même nom, cela met entre eux une distance étrange.

– Mais justement, ne faudrait-il pas encourager les pères à s'engager davantage?

– L'affaiblissement de la figure du père pose problème. On peut se demander si on ne va pas vers une société matrilinéaire quasiment parthénogénétique, où, comme on le croit chez certains Aborigènes, les femmes sont fécondées par de purs esprits… Ce projet de loi suscitera l'amertume de bien des pères et je peux le comprendre. Je suis convaincu qu'il faut encourager leur responsabilisation. Mais peut-être peut-on trouver d'autres formes légales pour cela. Par exemple, en cas de divorce, l'autorité partagée devrait être la règle. Actuellement, elle n'est possible que si les parents s'entendent pour la demander. C'est aberrant. Le message devrait être: les parents ont le devoir de s'entendre sur les sujets qui concernent leurs enfants.

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