Syrie

A la Ghouta, l'aide suisse piégée dans les filets de Damas

Avec la trêve fragile sur la Ghouta orientale se pose la question d’un accès humanitaire pour venir en aide aux habitants. Une situation très délicate pour la Suisse, accusée d’être instrumentalisée par le régime de Bachar el-Assad

L’heure était à la frénésie mardi matin à Damas. Grâce à cette «trêve» quotidienne – instaurée tous les jours entre 9 heures et 14 heures locales – et proclamée unilatéralement par la Russie, les portes de la Ghouta orientale allaient-elles enfin s’ouvrir? Peu importe si l’initiative russe, ordonnée par le président Vladimir Poutine sans concertation aucune avec l’ONU, semblait en réalité davantage dictée par la volonté de vider en partie cette poche rebelle bombardée intensivement depuis dix jours, plutôt que par le souhait de venir en aide à plus de 300 000 personnes assiégées.

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Pour les acteurs humanitaires, il fallait prendre cette «trêve» au mot, aussi vite que possible. Mais encore fallait-il se mettre en chasse pour obtenir, auprès de l’administration syrienne, les «lettres de facilitation» qui seules permettent de délivrer de l’aide humanitaire. Une course contre la montre. Une première «fenêtre» possible semblait s’ouvrir, peut-être jeudi ou vendredi, pour lancer sur les routes de la Ghouta – distantes de quelques kilomètres à peine du centre de Damas – un premier convoi humanitaire conjoint entre l’ONU, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Croissant-Rouge syrien.

L’aide, cette arme de guerre

Il n’en sera rien. La poursuite des combats mardi rend «impossible» l’envoi de convois humanitaires dans ces délais, constatait, dès la mi-journée, un porte-parole de l’ONU à Genève. Les habitants de la Ghouta, dont plusieurs dizaines sont très sévèrement blessés ou gravement malades, attendront. Ces trois derniers mois, à une seule exception symbolique près, Damas et Moscou avaient systématiquement refusé toute possibilité d’acheminer de l’aide vers la Ghouta ainsi que vers les autres zones assiégées où sont privés de nourriture et de soins au moins 400 000 Syriens. L’aide humanitaire, utilisée comme arme de guerre par le régime syrien et son allié russe? Le débat ressurgit avec fracas à intervalles réguliers.

Mais dans ce débat, un nouvel acteur a fait récemment son apparition. Depuis novembre dernier, la Suisse dispose en effet à Damas d’un bureau de liaison humanitaire qui, s’il n'a pas encore de locaux à proprement parler, est «ouvert et opérationnel» depuis la fin 2017, selon le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Son but? «S’engager en faveur d’un accès humanitaire sans délai et sans entrave», explique le DFAE, en soulignant que ces activités se déroulent dans le cadre «du dialogue humanitaire» que la Suisse «a régulièrement avec les autorités syriennes».

La Suisse sous pression

Alors que la Suisse, comme beaucoup d’Etats européens, a fermé son ambassade à Damas, l’ouverture de ce bureau, décidée au terme de trois années de rencontres secrètes avec des responsables syriens et iraniens, avait provoqué un certain émoi au sein de l’opposition syrienne mais aussi au sein même du DFAE, tandis que cette annonce suscitait de nombreux articles triomphants dans la presse syrienne gouvernementale.

Trois mois plus tard, tandis que la question de l’utilisation politique de l’aide par Damas atteint de nouveau son paroxysme, la démarche suisse n’est pas mieux comprise. «Nous avons été surpris par cette initiative qui semble jouer en faveur du régime syrien», note en privé un diplomate occidental dont le pays est très engagé en matière d’aide humanitaire. Le diplomate se fait railleur, en référence à la situation actuelle: «Visiblement, ces contacts nourris avec Damas n’ont pas suffi à faire avancer le premier convoi vers la Ghouta…»

Les diplomates suisses se font les complices de la politique du régime. Ils savent qu’ils seront incapables de convaincre le clan Assad d’aider ceux qui sont considérés comme des ennemis

Salam Kawakibi, président du Centre arabe de recherches et d’études politiques à Paris

Président du Centre arabe de recherches et d’études politiques à Paris, Salam Kawakibi prend moins de détours: «Les diplomates suisses se font les complices de la politique du régime. Ils savent qu’ils seront incapables de convaincre le clan Assad d’aider ceux qui sont considérés comme des ennemis. Cette aide bénéficiera seulement à ceux qui vivent dans les zones contrôlées par le régime. Elle a une signification hautement politique qui n’a rien à voir avec les préoccupations humanitaires.»

Face à ces critiques, la diplomatie suisse affirme s’en tenir aux «principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité». L’aide humanitaire, assure-t-elle, «est distribuée sur l’ensemble du territoire syrien», et ce, assure encore le DFAE dans sa réponse, «indépendamment de l’appartenance ethnique, religieuse ou politique» des bénéficiaires.

Un accès aux victimes inégal

Une profession de foi générale qui, au demeurant, est en train de vaciller sérieusement parmi ceux qui la partagent à Damas, au sein des agences de l’ONU et des organisations humanitaires. «Nous sommes clairement tout près du point de rupture, note un responsable en Syrie. Il est évident que les besoins sont partout très importants, particulièrement au sein des populations déplacées. Mais nul ne peut plus prétendre à l’impartialité tandis que Damas joue au chat et à la souris avec nous et qu’il met en avant le prétexte des «feuilles de facilitation» pour interdire systématiquement les convois.»

Même en cas d’autorisation formelle, Robert Mardini, directeur du CICR pour la région, soulignait mardi la difficulté de faire franchir à un convoi les lignes ennemies et de distribuer la nourriture en l’espace de cinq heures, le temps que doit durer théoriquement la trêve quotidienne russe. Ou alors, au risque de devoir passer la nuit dans les camions. Il y a deux ans, dans des circonstances similaires, des avions (syriens ou russes) avaient délibérément pris pour cible un convoi humanitaire près d’Alep, tuant une vingtaine de civils et finissant de saccager une «trêve» instaurée par Moscou et à laquelle – déjà – ne croyaient guère les Occidentaux.

Nous sommes conscients du fait que nous ne pouvons travailler qu’aussi longtemps que le régime crée les conditions pour le permettre

Fabrice Boulé, porte-parole de Caritas

De surcroît se pose aujourd’hui la question du passage de matériel médical, jusqu’ici déchargé systématiquement des véhicules par les forces pro-régime. Les humanitaires ont fait de cette dernière question une «ligne rouge» sur laquelle ils refuseraient désormais de céder.

Caritas Suisse est parmi les organisations qui ont ardemment défendu l’ouverture du bureau humanitaire à Damas. «Cela donne le signe d’un intérêt renforcé de la Confédération sur les questions humanitaires en Syrie», assure son porte-parole Fabrice Boulé. «Nous voulons agir au moins en faveur des populations auxquelles nous avons accès», note-t-il en rappelant que, lors de la bataille d’Alep, son association avait «trouvé un arrangement» avec le gouvernement syrien qui lui permettait d’acheminer des repas à la population assiégée d’Alep-Est. «Nous sommes conscients du fait que nous ne pouvons travailler qu’aussi longtemps que le régime crée les conditions pour le permettre», résume-t-il. Refusant de parler de «partialité», il concède cependant, lorsqu’il s’agit d’avoir accès à l’aide pour les Syriens, une certaine «inégalité».

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