Gisèle Vienne, 38 ans, parle du désir et de la mort. De ces zones d'inconfort où les deux pulsions, refoulées, cohabitent et s'imbriquent. La Franco-Autrichienne n'est, de loin, pas la seule artiste à explorer ce thème dans le circuit théâtral et chorégraphique. Des pointures comme Jean Genet, Jan Fabre ou Patrice Chéreau l'ont précédée sur ce terrain chargé, oscillant entre fantasme et réalité.

Mais cette diplômée en philosophie a un atout atypique: souvent, elle évoque cette ambiguïté avec des poupées de taille humaine. Des êtres étranges qui cachent, sous des cheveux longs et soyeux, des yeux blancs, sans expression. Innocence ou cruauté? Impossible de trancher. Exactement comme le regard indéchiffrable du jeune garçon dans Brando, court-métrage de Gisèle Vienne à l'affiche de La Bâtie - Festival de Genève, un des six rendez-vous autour de l'invitée phare de cette 39e édition.

Gisèle Vienne, la voix et la dégaine d'une étudiante. Lorsqu'on l'écoute disserter joyeusement sur son amour pour la forêt, impossible d'imaginer la charge oppressante de ses productions. Le corps y est souvent déformé, l'esprit toujours torturé. Quant à la musique, signée en grande partie par Peter Rehberg, elle semble raconter le plus sombre, le plus complexe de l'humanité. «Dans mes travaux, j'essaie d'amener le spectateur aux limites de ce qu'il peut accepter sensiblement et physiquement pour générer un état de confusion qui, dans le meilleur des cas, débouchera sur une catharsis», explique l'artiste dans une interview donnée à la Scène nationale d'Orléans. Autrement dit, il s'agit de dépasser la bienséance de surface pour aller voir dans les tréfonds ce qui se joue entre anges et démons. En cela, la jeune femme suit les traces de son maître, Georges Bataille, qui, dans L'Erotisme, texte théorique, prône l'état de confusion du corps. L'écrivain pense au trouble sexuel, bien sûr, mais aussi à la mort qui est la manière ultime de se «mêler au monde». «Pour moi, la mort est une métaphore de l'expérience poétique», poursuit Gisèle Vienne.

Parfois, l'exercice n'échappe pas complètement au soupçon d'opportunisme et de voyeurisme. On se souvient de I apologize, pièce de 2004 vue à l'Arsenic, où Dennis Cooper, son auteur fétiche, revenait sur un accident qui avait valu la mort à plusieurs adolescents et convoquait la ronde des fantasmes que provoque un tel événement. Sur scène, le comédien Jonathan Capdevielle, alter ego scénique de Gisèle Vienne, manipulait des poupées de taille humaine, jeunes filles en jupette ensanglantées, et le spectacle ressemblait à un rituel macabre frisant le complaisant.

Peu importe. Chez Gisèle Vienne, s'il y a parfois ressassement au niveau du propos, jamais la forme n'est prise en défaut. Chaque pièce témoigne du cursus de l'artiste trentenaire, cet apprentissage à l'Ecole supérieure des arts de la marionnette, discipline où l'expression visuelle surpasse les mots. Musique, image, décor et corps: chez Gisèle Vienne, tout est pensé pour réveiller notre inconscient et marquer durablement.

«This is how you will disappear»

Une forêt vraie de vraie, avec arbres transplantés et chants d'oiseaux. Mais une forêt sans clarté, plongée dans une nuit éternelle où se confrontent des ego. Celui d'une jeune athlète zélée qui répète ses numéros (Nuria Guiu Sagarra). Celui d'un entraîneur musclé, dépositaire des valeurs (Jonathan Capdevielle). Et celui d'une rock star blessée, perdue dans ses tourments intérieurs (Jonathan Schatz). Meurtre sur la mousse au Théâtre de Carouge, la camarde rôde dans cette pièce de 2010. Et la musique, toujours aussi puissante chez Gisèle Vienne, vient ajouter à l'inquiétude du lieu. Elle est signée Stephen O'Malley et Peter Rehberg, des fidèles qui nappent les évolutions des personnages et les monologues de Dennis Cooper d'une étoffe hypnotique. Sans oublier les brumes sculptées de Fujiko Nakaya qui renforcent cette impression de rêve éveillé. Beau, frémissant et ténébreux.

«Brando»

Une patte très lynchéenne là aussi entre brumes glaciales et sang séché. Dans un chalet de montagne, une mère danse un drôle de ballet avec son fils. Mort accidentelle? Désirs coupables? Présence fantôme? Ecrit et réalisé pour la chanson du même nom de Scott Walker + Sunnn O))), voix de crooner et partition électro, ce court-métrage de Gisèle Vienne plonge dans les frayeurs et fantasmes d'un adolescent. Brumes volatiles, forêt profonde, fascination douloureuse pour une mère trop blonde. Les neuf minutes que dure ce clip sans paroles diffusé au Lieu central plongent le spectateur dans une sensation de cauchemar éveillé où aucun fatum ne saurait être déjoué. Un écrin parfait pour Catherine Robbe-Grillet, écrivaine dominatrice dont le regard à la dureté de diamant ponctue ce mystérieux ballet.

«The Ventriloquists Convention»

A la Comédie de Genève, moins d'inquiétude, mais tout autant d'étrangeté. Pour cette création coproduite par La Bâtie, Gisèle Vienne s'est inspirée d'une vraie convention de ventriloques qui se déroule chaque année dans le Kentucky. Elle en a tiré une reconstitution imaginaire où neuf ventriloques dissèquent les joies et les peines de cette drôle d'activité. Assis sur des chaises, parmi les neuf artistes, chaque spectateur sera, pour un moment, ce mage moderne qui discute avec lui-même.

«40 portraits»

Hypersensibles s'abstenir. Non pas parce que les poupées de Gisèle Vienne réunies au Centre d'art contemporain apparaissent tripes à l'air, dans une mare de sang. Mais parce que, au contraire, face à ces mannequins de taille humaine et sans expression déchiffrable, le pire semble toujours prêt à surgir. Et si ces marionnettes étaient chargées des sentiments projetés sur elles lors de leur prestation scénique depuis dix ans? Exposition sous haute tension.