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Gotabaya Rajapaksa, un politicien brutal au seuil du pouvoir sri-lankais

Ce samedi 16 novembre, les Sri-Lankais élisent un nouveau président, à l’occasion d’un scrutin qui pourrait marquer le retour de la puissante famille Rajapaksa à la tête du Sri Lanka

Il est l’homme lié à l’un des épisodes les plus violents de l’histoire du Sri Lanka et du début du XXIe siècle. Celui qui fut le stratège militaire de l’anéantissement de la guérilla des Tigres tamouls, en 2009, arbore aujourd’hui un sourire jovial sur les posters de la campagne présidentielle. Moustache fournie et crinière cendrée, Gotabaya Rajapaksa a percé parmi un nombre record de 35 candidats et s’est imposé comme l’un des favoris du scrutin qui se déroulera ce samedi 16 novembre.

A 70 ans, cet ancien ministre de la Défense a fait habilement campagne sur le thème de la sécurité, dans une île encore sous le choc des attentats du dimanche de Pâques qui ont fait 259 morts dans des églises et des hôtels. Sous les couleurs du Parti nationaliste cinghalais et bouddhiste (SLPP), Gotabaya Rajapaksa s’est présenté comme le protecteur de la nation. Face à lui, Sajith Premadasa, âgé de 52 ans, est néanmoins un adversaire redoutable, avec son Parti d’union nationale (UNP). Les résultats électoraux s’annoncent serrés et décisifs, dans le climat politique instable qui enveloppe l’île et ses 22 millions d’habitants.

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Avant tout, Gotabaya Rajapaksa incarne un clan politique familial, longtemps porté par le frère aîné, Mahinda Rajapaksa, président nationaliste du Sri Lanka de 2005 à 2015. Militaire de carrière, le cadet vivait aux Etats-Unis depuis 1998 mais, à cette époque, il est rappelé au pays natal pour épauler le nouveau président. Nommé secrétaire d’Etat à la Défense, il est d’abord perçu comme son homme de main. Bientôt, les deux frères vont diriger le Sri Lanka d’une main de fer pour mettre fin à une guerre ethnique de presque trente ans, en s’attirant, en coulisses, le soutien de la Chine.

Bain de sang

Les Tigres tamouls, qui accusaient Colombo de discriminer leur ethnie minoritaire, contrôlent alors le nord et l’est du territoire. Les frères Rajapaksa lancent leur armée dans ces régions insoumises. Les derniers mois de la guerre, qui s’achève en mai 2009, sont un bain de sang. Encerclés et bombardés par les forces armées, entre 40 000 et 70 000 civils sont tués et nombre de prisonniers sont exécutés. D’autres disparaissent à jamais. La liste documentée des crimes perpétrés est longue mais elle n’inquiétera jamais les frères Rajapaksa, qui nient les faits en bloc.

«Gotabaya Rajapaksa en particulier est connu pour être anti-démocratique et autoritaire», souligne Ruki Fernando, défenseur des droits de l’homme. L’intéressé est également soupçonné d’avoir brutalement réprimé la société civile, notamment au moyen d’enlèvements et d’assassinats. Au moins 14 journalistes ont été tués à cette époque, d’après Reporters sans frontières.

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Erigeant des monuments à la gloire des soldats tombés au combat, les Rajapaksa ont réécrit l’histoire de la guerre et se sont façonné une image d’unificateurs du Sri Lanka. Mahinda Rajapaksa met en avant le développement économique du Sri Lanka d’après-guerre et il remporte un second mandat en 2010. Il échouera finalement à se faire réélire en 2015, décrié pour son régime de plus en plus despotique et pour avoir installé de nombreux autres frères et neveux au pouvoir.

Nationaliste belliqueux

Aujourd’hui, Gotabaya Rajapaksa reprend les cartes gagnantes de l’aîné. «Il n’y a pas de plus grande priorité que la sécurité nationale», a-t-il martelé lors de sa campagne. Mais il est moins charismatique que son frère. Son caractère irascible n’est pas un secret. «Gotabhaya est connu pour être le plus belliqueux, le plus nationaliste, le plus brutal, le plus militaire, et doté du tempérament le plus imprévisible de tous les frères Rajapaksa», a souligné Alan Keenan, de l’International Crisis Group (ICG).

Sa victoire électorale, qui pourrait s’accompagner de la nomination de son frère aîné au poste de premier ministre, amènera-t-elle la résurgence d’un passé violent? Un éditorial du quotidien The Sunday Observer a avoué être «effrayé» à cette idée. «Il existe la crainte que la victoire de Gotabaya incarne un retour à la force militaire et autoritaire», commente Ruki Fernando.

Selon Alan Keenan, sa candidature a déjà «augmenté les tensions ethniques et ravivé les peurs au sein des minorités et des défenseurs des droits de l’homme». Par ailleurs, «les processus de réconciliation et des responsabilités à lier aux atrocités et aux violations des droits humains seront assurément les grands perdants s’il gagne». Dans cet esprit, Gotabaya Rajapaksa a indiqué qu’il serait «le président du futur du Sri Lanka». Les plaies du passé, pourtant, n’ont pas cicatrisé dans une île toujours hantée par les fantômes de la guerre.

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