On se souvient de la grève du lait qui avait eu lieu en juin 2008. Il n’avait fallu alors qu’une semaine aux producteurs contestataires pour faire plier les acheteurs et obtenir pour le début juillet, au terme d’une nuit de dures négociations, une hausse du prix de 6 centimes par kilo pour le lait d’industrie. La nouvelle grève du lait entamée la semaine dernière, qui ne se développe encore que de façon marginale, a de toutes autres motivations et intervient dans un contexte fort différent. En 2008, les producteurs revendiquaient leur part de l’expansion du marché laitier. Les prix avaient en effet flambé sur les marchés mondiaux. A l’automne 2007, le prix du lait avait déjà augmenté de 6 centimes pour la première fois depuis quatorze ans. En juillet 2008, la hausse des prix arrivait presque à contre-courant, en septembre déjà le marché se retournait. Aujourd’hui, la grève du lait est une sorte de cri de désespoir devant l’effondrement du marché et par conséquent celui des prix, aux niveaux suisse et mondial. Depuis juillet 2008, le prix du lait industriel a baissé de 20 à 25 centimes par kilo.

Le marché du lait est un marché bizarre, où les producteurs n’ont pas nécessairement un comportement rationnel. Ils ont des intérêts divergents et leur incapacité à s’organiser est proverbiale. Ce sont aujourd’hui ceux qui livrent du lait industriel aux centrales laitières qui souffrent tout particulièrement. Les producteurs de lait de fromagerie, qui doivent respecter des contraintes supplémentaires dans l’alimentation des vaches, obtiennent de meilleurs prix, grâce à une plus grande valeur ajoutée à la matière première. Ces divergences d’intérêts sont aggravées par des querelles de personnes et d’organisations. Les producteurs sont incapables de s’entendre et de faire preuve de discipline. Ils ont eu des années pour se préparer à la fin du contingentement laitier, mais ne sont pas parvenus à mettre en place des structures de gestion de l’offre. L’interprofession du lait n’a commencé à s’organiser qu’à fin juin dernier dans une situation quasi désespérée. Et l’organisation qui regroupe producteurs, transformateurs et distributeurs n’a été accouchée, au forceps, dans la mauvaise humeur et les grincements de dents que grâce aux efforts obstinés de l’Union suisse des paysans.

Si la crise a fait plonger le prix des produits laitiers au niveau mondial, le succès de la grève du lait de juin 2008 a également eu des effets pervers sur le marché suisse. L’augmentation des prix a suscité une hausse de la production, parfois en partie à très bas prix sur un marché secondaire et de façon irrationnelle en termes de couverture des coûts, mais en fonction d’un réflexe qui s’explique. Si l’on anticipe une réintroduction des quotas, même sur une base privée, garantie ou non par l’Etat, produire le plus possible garantit d’obtenir le cas échéant les plus grands quotas possible.

Si la hausse de la production a désorganisé le marché, le succès de la grève de juin 2008 a également contribué à freiner les efforts d’organisation des milieux intéressés, qui rêvaient déjà à une nouvelle hausse des prix pour l’automne. La création d’un pool des producteurs, qui était en gestation, s’est brisée sur les intérêts divergents et les querelles d’ambitions contrariées. Les transformateurs, quant à eux, ont su s’organiser rapidement. Les quatre plus grands, Elsa, Emmi, Cremo et Hochdorf ont créé ALS, l’Association Lait Suisse, qui contrôle 90% du lait commercialisé, et inclut dans les contrats passés avec les producteurs l’interdiction de faire la grève.

La semaine dernière, l’interprofession du lait a formulé des propositions concrètes en fixant un prix de référence, en exigeant une transparence du marché et en demandant l’interdiction des transactions non contractuelles en dehors de la bourse mise en place à cet effet début août. Cet instrument doit permettre de gérer les variations saisonnières et les dépassements des quantités prévues dans les contrats entre producteurs et transformateurs. L’interprofession a également pris des mesures pour soutenir l’écoulement des stocks de beurre et de poudre de lait, dont la fabrication représente le seul moyen de conserver les quantités excédentaires de lait. Doris Leuthard observe ces efforts avec sympathie mais n’entend venir à la rescousse que si les intéressés y mettent suffisamment du leur.

Jusqu’à l’utopie

Le syndicat minoritaire Uniterre, qui mène la révolte paysanne, exprime des revendications plus radicales, voire totalement utopiques, comme le lait payé 1 franc le kilo (actuellement 62 centimes) au producteur. Il s’inscrit dans le mouvement déclenché au niveau européen, où les mêmes problèmes se posent, mais à une tout autre échelle et avec une tout autre complexité. Les Etats, dont la culture politique diverge sur le sujet, doivent composer avec la politique agricole commune (PAC). En Europe comme en Suisse, la grève du lait demeure pour l’instant spectaculaire mais marginale.