La blague circule abondamment, à couvert, sur les réseaux sociaux en Iran. Après le meurtre, vendredi dernier, de l’un des concepteurs du programme nucléaire iranien, Mohsen Fakhrizadeh, elle met en lumière la faiblesse actuelle des dirigeants à Téhéran: dans un pays où le moindre opposant est accusé de faire partie du Mossad, comment se fait-il que les vrais agents secrets israéliens semblent, eux, pouvoir agir à leur guise en Iran? Pour les responsables iraniens, cette question n’a rien d’une blague. Elle a de quoi les obséder.

Les Iraniens, au premier rang desquels le chef de la diplomatie, Javad Zarif, n’ont tardé que quelques heures avant de pointer un doigt accusateur en direction d’Israël. Plutôt que de tenter de minimiser la portée de ce meurtre, les autorités se sont au contraire employées à lui donner une portée nationale, comme pour mieux tenter de rassurer les citoyens. Entourée d’un drapeau national, la dépouille du «martyr» a été portée dans les rues des villes saintes de Qom et de Machhad. Scientifique de haut rang, présenté par les Israéliens comme le principal responsable du programme nucléaire pendant des décennies, Mohsen Fakhrizadeh a suscité des cérémonies sans précédent depuis la mort de Qassem Soleimani, le chef de la force Al-Quds des Gardiens de la révolution, tué par un drone américain à Bagdad, la capitale irakienne, il y a pratiquement un an.

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Le temps presse

«Le ministre des Renseignements a identifié des personnes» en lien avec le meurtre de Fakhrizadeh, assurait mercredi Ali Rabiei, le porte-parole du gouvernement iranien. Selon lui, les résultats de l’enquête seront «bientôt dévoilés». Le temps presse, en effet, alors que cette mort fait suite non seulement à celle de Soleimani, mais aussi à toute une série d’autres actions hostiles menées par les Israéliens et les Américains. Le nom de Fakhrizadeh avait été ouvertement évoqué par le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou semblant le désigner comme une cible. Or Téhéran donne le sentiment de ne pas être parvenu à assurer sa sécurité. «Cette mort met en relief l’extrême faiblesse des services de sécurité iraniens», résume Michel Makinsky, géopoliticien spécialiste de ce pays.

L’embarras du pouvoir se traduit par les versions divergentes qui continuent d’entourer les circonstances de la mort de Fakhrizadeh. L’homme, qui circulait dans sa voiture blindée, se rendait dans la ville huppée de Absard, à quelque 30 kilomètres de Téhéran, sur des routes rendues pratiquement désertes par la pandémie de covid qui sévit en Iran. Un commando formé d’une douzaine de membres, qui ont ouvert le feu sur la voiture, s’assurant que leur tâche avait été menée à bien avant de prendre la fuite sans être inquiétés? Une arme automatique, placée sur un pick-up et actionnée à distance? C’est la première hypothèse que semblaient évoquer les témoins. Mais au fil des heures, toute présence physique d’assaillants semble avoir été gommée au profit d’une version plus officielle et sans doute moins embarrassante.

La menace d’une guerre contre l’Iran a été systématiquement brandie depuis des années par Benyamin Netanyahou, notamment lors de chacun de ses discours devant l’Assemblée générale de l’ONU. En réalité, même si elle n’est pas menée de manière classique, cette guerre fait déjà rage depuis des années: il y a deux ans, le premier ministre israélien pouvait ainsi mettre en scène de longues rangées de classeurs censés contenir des milliers de documents appartenant précisément à Mohsen Fakhrizadeh et volés par les agents israéliens dans un hangar de Téhéran, au cours d’une opération nocturne. Ces vols de documents faisaient suite au meurtre d’au moins cinq physiciens, au moyen de bombes collées à leur véhicule ou d’empoisonnements. S’ajoutent encore des actes de sabotage répétés touchant les installations du programme nucléaire, ou des cyberattaques mettant en jeu des virus informatiques.

«Accroître la pression»

Il y a une dizaine de jours, la presse israélienne bruissait d’ailleurs de rumeurs selon lesquelles les services de sécurité israéliens entendaient encore «accroître la pression» contre l’Iran avant la prochaine passation de pouvoir à la Maison-Blanche. Avec une intention bien claire: prendre au piège les autorités iraniennes qui seront perdantes aussi bien en cas d’inaction qu’en cas de possibles représailles qui pourraient braquer le futur président Joe Biden. Dévoilé il y a quelques jours, le meurtre en plein Téhéran du numéro 2 d’Al-Qaida, Abou Mohammed Al-Masri, avait été une première application de cette stratégie.

«C’est sans précédent. Et les Iraniens semblent incapables de répondre efficacement à ces actions», note dans le New York Times Bruce Riedel, un ancien responsable de la CIA actif en Israël. L’ancien espion met en avant les réseaux patiemment bâtis par Israël, en Iran même, mais surtout dans les pays voisins et principalement en Azerbaïdjan, un pays duquel Israël n’a cessé de se rapprocher au fil des ans.

L’Etat hébreu est ainsi l’un des principaux fournisseurs d’armes vers ce pays du Caucase, qui lui doit en partie d’avoir récemment remporté la guerre contre l’Arménie. En 2012 déjà, les Iraniens avaient laissé entendre que des drones, sans doute israéliens, décollaient de l’Azerbaïdjan pour s’en prendre aux installations iraniennes. C’est par l’ancienne république soviétique que seraient sortis les documents exhibés il y a deux ans par Netanyahou. Et c’est ici encore que le Mossad israélien recruterait sa main-d’œuvre. «C’est un endroit stratégique pour récolter des renseignements sur l’Iran, voire pour y agir grâce à des agents infiltrés, via notamment la large minorité d’Azéris que compte l’Iran», expliquait récemment au Temps Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut français de relations internationales et stratégiques (IRIS). Mercredi, dans la presse iranienne, les Gardiens de la révolution semblaient vouloir lui donner raison: ils annonçaient avoir arrêté un bon nombre de «terroristes» à la frontière de l’Azerbaïdjan, en lien sans doute avec le meurtre de Mohsen Fakhrizadeh.