Proche-Orient

La guerre à Tel Tamer en Syrie

Les combats font rage à la frontière turco-syrienne malgré le cessez-le-feu. Les leaders kurdes craignent que la Turquie ne se livre à une épuration ethnique

Le vol d’un drone a imposé le silence. Les hommes qui gesticulaient en faisant la queue pour acheter du pain se sont instantanément figés. A Tel Tamer, dans la région kurde de Syrie, à quelque 30 km de la frontière turque, les mauvaises nouvelles viennent du ciel: drones et avions de chasse, bombes et obus: la guerre fait rage malgré le cessez-le-feu théorique agréé par les parties au conflit.

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Installés à l’arrière de l’hôpital de Tel Tamer, les Free Burma Rangers, une quinzaine d’humanitaires très spéciaux en tenue de camouflage, sous les ordres de David Eubank, un ancien soldat des forces spéciales américaines de 59 ans, évacuent et soignent au péril de leur vie les blessés laissés pour compte sur la ligne de front. Ils ont sauvé en trois semaines des dizaines de combattants kurdes, explique David Eubank, mais, dimanche, le groupe a perdu l’une de ses plus fidèles recrues, Zau Seng, un Birman «tué dans l’attaque d’un drone turc». Un autre volontaire a, lui, été gravement blessé. La preuve pour David Eubank, s’il en était besoin, que «le cessez-le-feu n’existe pas et que la Turquie vise des civils, pire: le personnel humanitaire».

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«Nous fuyons les djihadistes soutenus par la Turquie»

Les combats les plus violents se concentrent autour de deux localités et leurs environs, Serikaniyé et Tel Tamer. Ils mettent aux prises l’armée turque avec ses supplétifs islamistes et les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition dont le fer de lance est constitué par les Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé des Kurdes de Syrie. Chaque jour ou presque amène son lot de morts et de blessés: «On n’en peut plus, on vit dans la peur que d’un moment à l’autre on se retrouve encerclés par les djihadistes soutenus par la Turquie», explique Aldar, un père de famille résolu à fuir, en chargeant des matelas bariolés à l’arrière d’une guimbarde couverte de boue.

Dans un premier temps, l’offensive turque a été menée au sol par les militaires: «Ils ont très vite envahi une zone entre Gire Spi [Tel Abyad en arabe, ndlr] et Sérikaniyé [Ras al-Aïn]. Ils occupent depuis un couloir de près de 140 km de long sur 30 km de large à l’intérieur du Rojava [la partie kurde de Syrie]», explique un cadre des FDS. Mais, depuis le cessez-le-feu, l’armée turque n’est plus en première ligne: elle a envoyé aux avant-postes les combattants de l’Armée nationale syrienne, une coalition de divers groupes soutenus par la Turquie et plus ou moins proches de la mouvance djihadiste. Ce sont eux qui font le coup de feu contre les Kurdes. Les militaires turcs apportent un soutien aérien et logistique et bombardent lorsque leurs supplétifs rencontrent des difficultés.

300 000 réfugiés

«Nous assistons à une épuration ethnique orchestrée par le gouvernement turc, dénonce Saleh Muslim, l’un des leaders politiques kurdes. Les mercenaires sur lesquels la Turquie s’appuie pour envahir le Rojava sont des djihadistes. On trouve même dans leurs rangs des membres de l’Etat islamique. Leur présence exclut la possibilité que les Kurdes puissent vivre pacifiquement sur leurs terres.» Selon les chiffres de l’administration locale kurde, 300 000 personnes auraient fui la zone où l’armée turque et ses supplétifs se sont déployés. «A Sérikaniyé et dans les villages alentour, les Kurdes et les minorités chrétiennes et yézidies représentaient plus de 80% de la population. Tous se sont enfuis. Ils craignent d’être tués par les djihadistes. A Gire Spi, les Arméniens et les Kurdes, qui totalisaient 40% des habitants, sont partis aussi. En plus, Recep Tayyip Erdogan veut installer des réfugiés syriens arabes dans la région que son armée occupe. Cela va profondément changer l’équilibre démographique. Il n’y aura plus aucun Kurde, plus aucun chrétien, dans des régions où ils étaient depuis des siècles majoritaires», avertit Abdul Karim Omer, responsable des relations extérieures de l’administration locale kurde.

Une situation explosive

La confusion règne sur le terrain et nombreux sont ceux qui craignent que la situation ne dégénère et se mue en conflagration régionale. Des vieux ennemis se croisent désormais dans le Rojava: les Américains qui avaient annoncé et commencé le retrait de leurs troupes sont revenus en catimini dans certaines des bases qu’ils avaient désertées. Les Russes ont patrouillé le long de la frontière en évitant soigneusement les zones de combat. L’armée syrienne s’est déployée sur certaines des positions que les Kurdes avaient quittées. Et les militaires turcs occupent une partie du pays et menacent de poursuivre leur offensive si l’accord agréé sous l’égide de la Russie n’était pas respecté.

Pour Abdul Karim Omer, les Turcs n’ont jamais respecté l’accord de cessez-le-feu «Mais nous avons replié nos forces armées, les FDS, à 30 km de la frontière comme nous nous étions engagés à le faire.» Les anciennes positions des FDS ont été abandonnées mais, sous des étiquettes et des uniformes différents – ceux de la police militaire, des forces d’autodéfense ou de la sécurité –, les militants kurdes des YPG maintiennent leur présence. Saleh Muslim confirme à demi-mot: «Nous avons des forces militaires jusqu’à 10 km de la Turquie.»


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