CRoix-Rouge

Gustave Moynier, l’oublié du CICR

Si Henry Dunant en a eu l’idée, le CICR doit aussi son existence à un personnage moins flamboyant dont il reconnaît aujourd’hui la paternité

Gustave Moynier, l’oublié du CICR

Si Henry Dunant en a eu l’idée,le CICR doit aussi son existenceà un personnage moins flamboyantdont il reconnaît aujourd’huila paternité

«Les ambulances et les hôpitaux militaires seront reconnus neutres et, comme tels, protégés et respectés par les belligérants…» Ainsi commence la première Convention de Genève, signée le 22 août 1864 par les représentants de 16 Etats européens dont la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et l’Italie et des Etats-Unis. C’est l’ancrage dans le droit du rêve formé par Henry Dunant à Solferino – des équipes de secours aux blessés préparées en temps de paix pour intervenir efficacement sur les champs de bataille, neutralisées et vouées à relever les blessés des deux bords. C’est aussi l’entrée dans la sphère officielle d’un petit comité de cinq personnes créé un an plus tôt à Genève et appelé à un brillant avenir: le Comité international de la Croix-Rouge ou CICR.

L’occasion méritait une photo. C’est Henry Dunant lui-même, en tant que secrétaire du Comité, qui s’en est occupé. Pour des raisons techniques, il s’agit d’un montage. On y voit les délégués, le président de la conférence diplomatique, le général Dufour avec, à sa droite, l’autre représentant de la Suisse, le vice-président du CICR, Gustave Moynier. Et Dunant lui-même.

Mais ce dernier, dont le démarchage actif auprès des cours européennes est pour beaucoup dans le succès de la conférence, ne figure pas parmi les délégués. Il n’a pu qu’assister aux débats sans y prendre part. Il a réparé malicieusement ce qu’il ressent peut-être comme une mise à l’écart en faisant figurer son portrait au-dessus de la tête du général.

Ce pied de nez ne fait rien pour améliorer les relations de Dunant, outsider inspiré, avec les membres plus sages du comité créé pour donner vie à ses idées. Mais il fournit une bonne illustration de ce qu’est déjà le rapport des forces et des influences: d’un côté, l’action institutionnelle, menée par une poignée de respectables représentants de la Genève bien. Ailleurs, pourquoi pas en dessus, les idées, les enthousiasmes, l’entregent et l’imprévisibilité de Dunant, petit- bourgeois né à mi-chemin de la ville basse, populaire, et de l’aristocratique ville haute, homme d’affaires audacieux et bientôt failli.

La postérité n’a pas hésité: c’est Henry Dunant, couronné en 1901 d’un prix Nobel de la paix qu’il avait activement recherché, qui s’est vu reconnaître l’entière paternité du mouvement de la Croix-Rouge, y compris, au fil des années, par le CICR lui-même. Cent ans après son décès, ce dernier a décidé d’associer à l’hommage qui lui est rendu par le Musée de la Croix-Rouge son frère ennemi d’alors, Gustave Moynier, qui a présidé aux destinées du Comité de 1863 à sa mort, intervenue elle aussi en 1910 (lire ci-contre).

A côté de la légende d’Henry Dunant, la vie de Gustave Moynier peut sembler bien terne. Fils d’un important négociant qui siège au Conseil d’Etat entre 1843 et 1846, il épouse en 1851 la fille d’un banquier parisien, ce qui lui donne définitivement la possibilité de vivre de ses rentes.

Juriste de formation, c’est donc dans un domaine alors en pleine expansion, la philanthropie, qu’il fera carrière. Lorsqu’il lit Un Souvenir de Solferino, le livre dans lequel Henry Dunant évoque les souffrances et les agonies des quelque 40 000 hommes tombés sur le champ de bataille italien, il est président de la Société genevoise d’utilité publique, pour laquelle il a déjà écrit plusieurs études sur diverses questions sociales.

Comme des milliers d’Européens qui font la même lecture, il est bouleversé. Il contacte Henry Dunant, qui lui avait fait parvenir un exemplaire de sa première édition. Et lui propose de saisir la Société d’utilité publique des deux propositions formulées en conclusion de l’ouvrage: créer des sociétés de secours aux blessés dans chaque pays et leur garantir par traité la sécurité sur les champs de bataille.

La Société hésite – sa vocation est trop locale pour lui permettre de s’immiscer ainsi dans les affaires des Etats. Mais Gustave Moynier tient à son idée. Il obtient l’aval de la Société pour rédiger un mémoire à présenter à un congrès de bienfaisance qui doit se tenir en septembre 1863 à Berlin. Un comité de rédaction est désigné. Il comprend Gustave Moynier, Henry Dunant, le général Guillaume-Henri Dufour, le vainqueur de la guerre du Sonderbund, et deux médecins, Louis Appia, qui s’est fait une spécialité de courir les champs de bataille pour opérer les blessés, et Théodore Maunoir.

A sa première réunion le 17 février 1863, le comité se pare du nom audacieux de Comité international permanent de secours aux blessés. Dufour en est le président, Moynier le vice-président et Dunant le secrétaire. Le CICR est né. Il va s’affirmer à l’occasion d’un contretemps: le congrès de Berlin est annulé en août. C’est donc lui-même qui convoque pour octobre une conférence à Genève. But: donner naissance aux sociétés nationales de secours.

Sur le terrain, l’aide aux blessés, qui constitue souvent le cadet des soucis militaires, est en grande partie assumée par des bénévoles d’occasion, comme Dunant lui-même l’a été à Solferino. La création de sociétés permanentes constitue donc un progrès indéniable.

Gustave Moynier compte bien en rester là; l’idée de Dunant d’obtenir une neutralisation des secouristes lui semble trop ambitieuse. Il se trompe: c’est au contraire la grande force du projet. L’idée de protéger le personnel médical et infirmier des tirs qui l’empêchent trop souvent d’intervenir avant la fin des combats est dans l’air et elle tient particulièrement à cœur aux principaux intéressés.

Elle s’impose au cours de la conférence, contre Moynier qui s’incline. Outre 10 résolutions qui posent les bases du mouvement de la Croix-Rouge, les délégués formulent trois vœux à l’intention des gouvernements: que ces derniers soutiennent les comités nationaux, qu’ambulances et personnel soignant soient neutralisés sur les champs de bataille et qu’un signe distinctif soit créé à cet effet.

Un an plus tard, au moment où Henry Dunant fait son montage photographique, c’est donc chose faite, la croix rouge sur fond blanc ayant été choisie sans discussion particulière comme signe distinctif. Ce succès doit beaucoup à l’immense aura que le Genevois s’est acquise avec son livre, ainsi qu’à son entregent. Mais l’esprit pratique et le talent de juriste de Gustave Moynier y ont contribué, ainsi que le prestige du général Dufour, sans doute seul à même de convaincre le Conseil fédéral de convoquer la conférence diplomatique de 1864. Ce rôle du Comité, désormais placé sous la présidence de Moynier, Dufour devenant président honoraire, ne va cesser de se renforcer.

Il faut dire qu’Henry Dunant a en Afrique du Nord des activités entrepreneuriales qui lui donnent bien du souci. Il a emprunté gros pour les lancer et se trouve dans l’incapacité de rembourser. Il pense s’en tirer en vendant une de ses sociétés à une jeune banque, le Crédit genevois. Mais l’opération s’est faite sur la foi d’une revente qu’il est incapable d’assurer. Il sera tenu pour seul responsable dans la faillite de la banque, intervenue en février 1867.

Dunant n’a jamais été membre à part entière de la bonne société genevoise, ce coup l’en exclut définitivement. Le CICR, de son côté, ­réagit sans le moindre sentimentalisme. Non content d’inviter le secrétaire au départ, Gustave Moynier avertit ses partenaires qu’il ne représente plus l’institution. Et lorsqu’Henry Dunant présente sa démission en tant que secrétaire en août 1867, le Comité lui répond qu’il l’accepte aussi en tant que membre. Sans regrets ni remerciements.

Si la manière est détestable, la décision en elle-même peut se comprendre. Le CICR n’existe – et n’existera encore longtemps – que grâce à un prestige construit sur l’aura internationale, qu’il va contribuer à son tour à renforcer, de Genève, sur l’inventivité de son action et sur la qualité de ses membres. Il lui est donc difficile de s’encombrer d’un homme portant le stigmate, alors écrasant, de la banqueroute.

L’épisode transforme les divergences de tempérament et de méthode entre Moynier et Dunant en haine vigilante de part et d’autre. Et laisse le premier seul en charge des développements importants que va connaître le CICR.

La première question à régler est celle de son rôle. Moynier souhaite y accueillir des délégués des sociétés nationales. Discutée sans décision au 1er congrès de la Croix-Rouge en 1867, l’idée est condamnée par l’évolution du mouvement pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Les sociétés nationales succombent aux sirènes du chauvinisme, renforçant ceux qui, dans le mouvement, tablent sur l’indépendance et la neutralité du Comité.

Parallèlement, ce dernier s’est trouvé de nouvelles tâches sur le terrain, selon un modèle promis à un long avenir. Chargé par la seconde conférence des sociétés de secours en 1869 de créer en cas de guerre un bureau de renseignement et de correspondance pour les soldats blessés, il a, sur demande, étendu cette activité aux prisonniers. L’agence ad hoc qu’il crée à cet effet à Bâle sous le signe de la Croix verte achemine 700 à 800 lettres quotidiennes durant les hostilités. Il se charge aussi de transmettre aux belligérants les remontrances concernant leur application de la Convention de Genève, ce qui inaugure son rôle d’intermédiaire neutre.

Dans un premier temps, ce travail n’est guère récompensé: en froid avec les sociétés nationales, le CICR doit se concentrer sur la défense de la Convention, que certains souhaitent dénoncer. Il attendra 1887 pour voir son rôle enfin consacré. Il reste un club genevois coopté, avec des tâches précisées: échange de communications entre les comités nationaux, publication du Bulletin international des Sociétés de secours aux blessés, création en temps de guerre d’agences de renseignement et transmission de la correspondance et des secours des sociétés nationales des belligérants.

Son rôle reste toutefois officiellement limité aux blessés. Ce n’est qu’en 1912 qu’il sera officiellement chargé de transmettre renseignements et correspondance pour les prisonniers de guerre. Juste à temps pour le conflit mondial au cours duquel il sera amené à étendre, sans mandat spécifique, son activité aux internés civils.

Gustave Moynier a quitté la présidence active en 1904 pour le titre de président à vie. Il s’éteint six ans plus tard et s’efface rapidement des mémoires pour laisser la place à son rival de toujours, Henry Dunant.

Effacement mérité? Auteur d’une courte biographie de Moynier publiée à l’occasion du centenaire de sa mort et ancien directeur du CICR, François Bugnion nuance: «Sans Dunant, ni les sociétés de Croix-Rouge ni le CICR n’auraient vu le jour. Mais Dunant seul n’aurait sans doute pas non-plus mené l’entreprise à bien. Elle a été rendue possible par l’engagement de Gustave Moynier et des autres membres du comité, notamment Dufour. Et, au-delà des hommes, il faut faire la part des circonstances: le rayonnement international de Genève et la révolution fazyste. Sans cette dernière, Gustave Moynier aurait très certainement fait une carrière politique comme son père. C’est l’exclusion de l’élite à laquelle il appartenait du gouvernement qui l’a amené à se concentrer sur la philanthropie et à faire du CICR la cause de sa vie.»

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