Le train fonce vers le nord, à travers bouleaux et sapins. Quatre heures que nous roulons depuis Stockholm quand le convoi atteint Härnösänd, sur le golfe de Botnie. Le soleil se couche, il est 21h30 ce mercredi 24 juillet. Le moment de monter à bord d’un canot à moteur. L’embarcation vole sur le plan d’eau lisse et sombre; précédée par des mouettes, elle franchit le bras de mer séparant le continent de notre destination: Hemsö.

Le silence enveloppe l’île, le murmure du vent remue les feuilles des chênes. «C’est la première belle soirée d’été, douce et agréable», apprécie Eva Kempe. Juillet a été plutôt sec mais froid. Le vent du nord a balayé l’île, 400 kilomètres plus au nord que la capitale suédoise.

Hemsö, 10 km de large sur 15 km de long, une centaine d’habitants à l’année, un havre de tranquillité comme tant de Suédois les recherchent pour passer l’été en famille. A l’exception d’un ruban de bitume qui conduit au nord de l’île, les rares routes sont en terre battue. Le trafic motorisé est presque inexistant. Il n’y a ni hôtel, ni bar, ni épicerie. Juste une gargote au point le plus élevé de l’île, d’où l’armée suédoise pointait ses canons en direction de la Finlande durant la Guerre froide. La forteresse, désaffectée depuis l’an 2000, se visite désormais comme le vestige d’une époque révolue.

Sur l’île, la nature est reine: la forêt tapissée de mousses est un terreau idéal pour les myrtilles et les chanterelles; des mamelons de granit rose, moutonnés par l’érosion glaciaire, adoucissent le relief des côtes. Une nature à peine troublée par les maisons d’été éparpillées ici et là, à la lisière d’une forêt ou à proximité de la mer. Ce sont surtout des cabanons ou des bâtisses rustiques, sans fondation, les façades de bois peintes en «rouge de Falun», le coloris qui uniformise l’habitat rural suédois.

«C’est un petit paradis, je me réjouis qu’il procure du bonheur à tant de monde», sourit Anders Kempe. D’un geste ample, il désigne la trentaine de personnes réunies sur la plus belle plage de l’île, Stora. Anders et son épouse Eva entourent leurs filles Sara, Maria et Johanna, venues du sud de la Suède pour quelques semaines de vacances. Sven, le frère de Anders, et son épouse Ann-Cha, sont à Hemsö depuis plusieurs jours, tout comme quatre de leurs fils, Magnus, Tomas, Jonas et Fredrik, arrivés de Stockholm, Göteborg ou Malmö. Il y a aussi Catharina et Ola, et leur mère Thyra, la sœur d’Anders et Sven, aînée d’une fratrie de sept frères et sœurs. Eux sont venus de Suisse, où Thyra s’est établie dans les années 60. Une smala d’enfants joue dans le sable: la relève est assurée.

Trois générations se côtoient, formant le clan élargi des Kempe, du nom du patriarche, Seth Kempe, un Suédois du Norrland qui s’installa sur l’île en 1880. Le domaine familial est resté un point d’ancrage. On vient s’y ressourcer l’été, aujourd’hui comme hier.

«C’est tout simple, explique Anders. Qui veut séjourner sur l’île est le bienvenu. La formule a du succès.» Médecin, spécialiste du diabète, ce petit-fils de Seth Kempe a endossé la responsabilité du domaine familial à la mort de son propre père, Ragnar. Une grande complicité le lie à son frère, Sven, au parcours atypique. Théologien, curieux de tout, créatif et charismatique, il a monté une société de textile en partenariat avec l’Inde. Anders, 67 ans, et Sven, 70 ans, pourraient jouir de la retraite, mais les deux ont choisi de rester actifs. «Aussi longtemps que le plaisir subsiste» dit Anders. Le tandem s’entend à merveille pour que Hemsö reste ce lieu ouvert à la famille élargie. «Générosité, hospitalité et solidarité: nous avons hérité de ces valeurs et nous les perpétuons», souligne Sven.

La maison d’été est une passion suédoise. Un ménage sur cinq, selon une statistique de 2006, en possède une. L’Etat maintient une imposition faible sur ce patrimoine qui se transmet d’une génération à l’autre. Les fils de Sven arrivent à l’âge où chacun songe à aménager sa propre cabane d’été à Hemsö. Ils ont acquis ensemble un terrain sur l’île. Le partage du sol sera «équitable», comme il se doit. L’opération est suspendue à une décision municipale sur les droits de bâtir. Pas question que l’un d’eux soit lésé par un arrêté qui imposerait une restriction sur sa parcelle.

Fredrik, volubile, annonce la couleur: «Je ne peux imaginer un meilleur endroit pour faire croître mes racines. Ici, j’ai tout ce dont j’ai besoin en vacances.» Le jeune homme a étudié une année au Danemark, une autre en Italie, et il adore voyager. Un premier travail, dans les affaires, l’attend à Stockholm à la fin de l’été: «En bougeant pour mes études, j’ai compris que c’est en Suède que je veux fonder une famille. Et j’ai besoin de Hemsö pour recharger les batteries.»

Tomas, psychologue, déjà père de trois enfants, cite aussi un aspect pratique: «Ici, le prix à payer pour sa maison d’été est abordable.» Jonas, étudiant en génie civil, explique, lui, que le bricolage est un sport national: «Plusieurs émissions de télévision te montrent comment bâtir seul ta chaumière pour trois fois rien. Bien sûr, ce n’est jamais aussi simple. Mais la débrouille, c’est le style suédois.»

Plusieurs maisons d’été des Kempe sont éparpillées sur l’île. Chacun soigne son autonomie. Les moments de partage tournent autour de la plage, du sport et de repas improvisés et toujours d’une grande simplicité. Comme cette soirée de fin juillet sur les rochers de Stora. Une table de camping et quelques chaises pliantes: «C’est le bar mobile de Hemsö, le plus cool du pays», plaisante Pär, mari d’Ann, qui tient une épicerie fine à Stockholm. Participe qui a envie, l’humeur du moment décide. Entre cousins et cousines, on passe des heures à boire, rire, manger et causer dans la lumière douce du crépuscule nordique. Les plus téméraires se baignent après le coucher du soleil, peu gênés par la température fraîche de la mer.

Fredrik défend qu’il existe «un art suédois de la discussion», avec ses règles comme le droit à la parole, le devoir d’écoute, l’attention à l’autre. Et de quoi parle-t-on jusqu’à l’aube qui pointe déjà vers 3h? Des épices de la vie, les amitiés, le temps qui passe, la dernière naissance ou la prochaine qui créera la surprise, le marathon de septembre. Sans oublier la météo qui décide du programme quotidien.

Tous le soulignent: ce qui relie à Hemsö ces frères et ces sœurs, ces cousins et ces cousines, ces neveux et ces nièces, qui se voient peu le reste de l’année, ce sont des souvenirs d’enfance associés à l’île. Tous, un jour, ont joué ici les Robinson Crusoé, en toute liberté.

Les fraises sauvages, l’un des chefs-d'œuvre d’Ingmar Bergman, a d’ailleurs mythifié ce motif de la vie suédoise. Dans la scène qui a donné son titre au film, le vieux médecin Isaac Borg, en route pour un périple initiatique à travers la Suède, revient sur le lieu associé à l’enfance: précisément la résidence d’été. Dans le jardin, il s’arrête devant le coin aux fraises des bois et se remémore comment, là, au bord de l’eau, quand il était jeune et beau, il flirtait avec sa cousine Sara, la seule femme qu’il a vraiment aimée.

Tonique, théâtral, drôle, Fredrik respire la confiance en soi. Sans hésitation, il est sensible au dicton: Borta bra, men hemna bäst – ailleurs c’est bien, mais il n’y a pas mieux qu’à la maison. Cette sagesse populaire consacre l’importance de l’ancrage dans la terre suédoise, c’est-à-dire dans un environnement naturel face auquel chaque Suédois se sent une responsabilité.

Ce respect pour la nature, «un culte presque sacré» souligne Joakim, s’exprime dans un droit coutumier hérité de la société médiévale suédoise: le allemansrät. Ce droit, de rang constitutionnel, consacre le libre accès de tout individu à la nature, quel que soit le propriétaire du terrain. Ni l’ère industrielle, ni l’urbanisation n’ont eu raison de ce droit de l’usager. Les litiges sont rares, quand bien même il existe un certain flou autour des limites de ce droit. L’allemansrät est accepté comme une liberté à disposer de l’environnement collectivement identifié à un «bien commun»; la seule condition: veiller à ne pas le dégrader.

Catharina, vétérinaire à Saint-Sulpice, est très sensible à cette nature omniprésente qui lui manque en Suisse. Pour «oublier la civilisation urbaine», elle vient passer tous les étés à Hemsö avec ses deux adolescents, ses chiens et ses chats. «J’aime par-dessus tout cette vie en toute simplicité dans la nature. Le silence, la mer et la forêt, la cueillette des baies et des chanterelles.» Son frère, Dag, psychiatre à Clarens, revient, lui, un été sur deux dans ce lieu «originel», «immuable», auquel il associe une valeur «réparatrice».

Un de ces lieux magiques où vibre l’âme suédoise et que célèbre la chanson de Ulf Lundell, Öppna landskap (Les paysages ouverts). «Je me sens mieux dans les paysages ouverts/C’est près de la mer que je veux habiter quelques mois par année/Pour que mon âme puisse trouver la paix», murmure le Bob Dylan suédois. Cette chanson a connu un triomphe instantané à sa sortie, en 1982. Des voix demandèrent qu’elle remplace l’hymne suédois.

Chaque été, les Kempe organisent la «Fête des rochers» sur l’île de Hemsö. Tous en parlent comme d’un moment mémorable, où le clan se réunit pour chanter toute la nuit face à la mer. Le tube de Lundell figure en bonne place dans le répertoire familial. La soirée du 3 août, les notes mélodieuses d’Öppna landskap monteront «vers la mer qui ondule, là où crient les mouettes».

«Je me sens mieux dans les paysages ouverts. C’est près de la mer que je veux habiter quelques mois par année»