Historique: l’Europe spatiale s’est posée sur une comète

Sonde Pour la première fois, un engin fabriqué par l’homme, à l’Agence spatiale européenne, a rejoint la surface d’un de ces corps célestes énigmatiques

L’événement a été suivi en direct sur Internet par des millions de gens à travers le monde

«Il y a 45 ans, lorsque j’ai découvert avec Svetlana Gerasimenko la comète qui porte nos noms, jamais je n’aurais pensé que ce point blanc sur nos images ferait l’objet de la visite d’une sonde spatiale», confie-t-il au Temps, aussi gêné qu’ému. Ce 12 novembre 2014, Klim Churyumov n’était pas le moins stupéfait de l’incroyable mission accomplie par l’Agence spatiale européenne (ESA): à 511 millions de km de la Terre, la sonde Rosetta a largué sur la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko, ou «Chury», un robot nommé Philae. Et l’a fait s’y poser «en douceur» pour qu’il puisse tenter d’étudier la composition de ce corps céleste, peut-être en creusant sous sa surface. Ceci afin de répondre à des questions fondamentales sur l’origine du Système solaire et l’apparition de l’eau, et de la vie, sur Terre (lire LT du 11.11.2014). Une première historique!

Au Centre européen des opérations spatiales (ESOC), à Darmstadt (Allemagne), les officiels n’ont cessé d’applaudir cette prouesse suivie par des millions de personnes sur Internet, selon l’ESA. Et Jean-Jacques Dordain, son directeur général, de souligner: «C’est un pas immense pour notre civilisation. Le plus gros problème du succès, c’est qu’il a l’air facile. Mais il faut une somme d’expertise, de travail, la coopération de plus de 20 partenaires. Aujourd’hui, l’ESA a montré que son expertise est la meilleure du monde. Nous sommes les premiers à avoir accompli cet exploit, et cela restera pour toujours.»

Tout a commencé la nuit précédente. Les techniciens devaient faire passer plusieurs feux au vert pour permettre à la mission d’avancer: vérifier que les trajectoires étaient correctes, ou que le robot Philae autant que la sonde Rosetta étaient en bon état. Tout s’est bien passé, à un ou deux détails près. Sueurs chez les ingénieurs, vers minuit: la vanne de l’unique système de propulsion de Philae, qui sinon ne se déplace que parce qu’il est attiré par la force de gravité de la comète, est restée coincée. Ce propulseur a été installé sur le dos de l’engin pour le plaquer au sol lors de l’atterrissage, afin qu’il ne rebondisse pas comme un vulgaire ballon. Par ailleurs, il a fallu relancer l’ordinateur de Philae. «Nous étions à deux doigts de repousser l’atterrissage de deux à trois semaines», a dit le manager du robot, Stephan Ulamec.

Mais, après évaluation, les scientifiques ont décidé d’aller de l’avant. «En effet, explique Jean-Pierre Bibring, professeur d’astrophysique à l’Université Paris-Sud et responsable scientifique de Philae, la surface de la comète poreuse s’est avérée moins dure et glacée que prévu. Nous avons estimé que Philae pouvait s’y poser sans aide et sans dommage. En fait, nous, scientifiques, avions même recommandé que ce système de placage au sol ne soit pas utilisé, au risque de voir le robot s’enfoncer trop profondément dans le sol.»

Un mal pour un bien, donc. Qui en a annoncé d’autres, tout au long de la journée. Dernières autorisations pour le largage par Rosetta données à 8h07. Une manœuvre effectuée comme prévu à 9h35, avec réception sur Terre du signal la confirmant à 10h03 sous une salve d’applaudissements – il faut 28 minutes à Rosetta pour communiquer avec l’ESOC. Puis, vers midi, l’arrivée d’un «bip» confirmant que l’atterrisseur et son vaisseau mère parvenaient à se «parler»; un détail semblant anodin, mais sans lequel aucune donnée ou image de Philae n’aurait pu être recueillie.

«La mission Rosetta est déjà un succès, mais j’aimerais bien que Philae se pose sur la comète», glissait vers midi Jean-Jacques Dordain, fier de l’engouement suscité et des données déjà livrées par la sonde: «Rosetta fournit 80% des résultats scientifiques, mais Philae va donner des informations sur la comète qu’on ne pourra pas avoir autrement.»

Il a alors fallu sept heures au petit engin pour chuter sur la comète Chury, attiré par une gravité mille fois plus faible que sur Terre. Une descente durant laquelle il n’est pas resté les antennes croisées à ne rien faire, mais a procédé à moult mesures, du champ magnétique environnant notamment. «Nous évaluons si le champ magnétique interplanétaire est modifié par la présence de la comète, dit Jean-Pierre Bibring. Surtout, nous souhaitons connaître le champ propre de la comète, car on ne peut exclure que son noyau soit magnétique. De telles données nous renseigneront sur la manière dont s’est formée la nébuleuse planétaire qui a fait naître le Système solaire», il y a plus de 4,6 milliards d’années.

Entre 16h30 et 17h, plus un mot, seulement la tension d’un sourd chuchotement. Dans la salle de contrôle, dans l’immense pièce: scientifiques, invités et journalistes se regardent en trépignant. La carapace cométaire est apparue assez accidentée sur les images prises par Rosetta. Ainsi, même si la descente de Philae se passe bien, il suffit d’un rocher sur Chury, d’une crevasse, bref de malchance pour que le robot ne se pose pas sur ses pattes de fer.

A 17h03, l’Italien Andrea Accomazzo, responsable de la trajectoire de la sonde, après s’être rongé jusqu’au dernier millimètre d’ongles, lève les bras au ciel. Et indique en plein fou rire que «nous sommes sur la comète, nous sommes très heureux!» Stephan Ulamec, plus calme, a alors apporté des éléments de confirmation, teintés d’incertitude: «Nous sommes assis sur la comète, et Philae nous parle. La surface semble molle», comme l’indique la tige immobile de sondage installée sous l’engin qui s’est enfoncé de 4 cm. «Mais il semble que les deux harpons [censés ancrer Philae à la comète] ne se sont pas déclenchés.» Si le robot n’est pas bien accroché à elle, il pourrait ne pas procéder à ses forages car en voulant percer le sol, il risque d’être repoussé dans l’espace en initiant la manœuvre… Par ailleurs, les techniciens ont connu peu après l’atterrissage des coupures de communication, «mais le signal a toujours pu être rétabli, et nous avons reçu des données», assure le responsable.

Cela dit, analyse-t-il deux heures plus tard, cette observation, couplée au fait que «l’on remarque des fluctuations dans le générateur d’énergie [à travers les panneaux solaires]» pourrait indiquer que «le robot, après s’être posé, s’est à nouveau soulevé. En fait, on pourrait avoir atterri sur Chury non pas une mais deux fois!» dit-il en rigolant. Avant de conclure, plus sérieusement: «Nous devons analyser en détail où et comment Philae se trouve, avant de prendre une décision quant aux opérations à lui faire faire.»

Immobile sur son trépied, le robot se serait néanmoins mis au travail immédiatement, car ses batteries primaires, chargées lorsqu’il était encore à bord de Rosetta, ne lui permettent d’œuvrer que durant environ 60 heures. Le temps, si tout se passe bien, de prendre des images panoramiques. Le temps aussi d’envoyer des ondes à travers la surface de la comète et de mesurer leur écho afin de déterminer la structure du noyau, ou encore de procéder à des mesures de thermométrie et de vibration de la surface de l’astre. «Nous avons reçu un paquet de données, les responsables de certaines expériences sont très contents», disait mercredi soir Stephan Ulamec, en donnant rendez-vous à tout le monde jeudi (aujourd’hui).

Pendant ce temps, Rosetta, elle, continue d’observer Chury et ce qui s’y passe, même si hier soir les scientifiques ne l’entendaient plus. «Mais ça, cela ne nous inquiète pas, elle est simplement passée derrière la comète», dit Paolo Ferri, responsable des opérations. Jean-Jacques Dordain, lui, le redit, et même en riant, à ceux qui auraient vraiment tout manqué. «Nous avons atterri. Au bon endroit. Sur la bonne comète… Nous avons une liaison radio, et de l’énergie. Nous récoltons des données. Ce n’est que le début d’une période qui va durer des mois. On a le temps.»

«Nous sommes les premiers à avoir accompli cet exploit, et cela restera pour toujours»

«Nous étions à deux doigts de repousser l’atterrissage de deux à trois semaines»