A l'heure de la pause, un Zurichois rencontre un collègue allemand qu'il salue diligemment avec son meilleur «hochdeutsch». «Tiens, s'enthousiasme son interlocuteur, le dialecte alémanique est facile à comprendre!» La plaisanterie - appréciée ou non - met en scène un dialogue désormais fréquent dans l'univers professionnel de la capitale financière. Il y a deux semaines, la nouvelle faisait la une du Tages-Anzeiger, très prompt à disserter sur ce sujet: 14000 Allemands se sont installés dans le canton au cours de la dernière année. Soit quasi trois fois plus que les années précédentes. Depuis, l'Office des migrations a précisé que le chiffre intègre des Allemands déjà présents en Suisse, disposant d'un permis de séjour de longue durée.

Aujourd'hui, quelque 66112 Allemands vivent et travaillent dans le canton de Zurich, souvent engagés à des postes à responsabilité ou tournés vers la communication. Ils sont médecins, enseignants, professeurs d'université ou cafetiers. Et leur présence passionne, preuve en est les centaines de participants réunis récemment dans un café branché de Zurich (Kaufleuten) pour en débattre un soir de semaine. De ce fait, la supposition devient légitime: et si le hochdeutsch parvenait - bon gré mal gré - à s'imposer comme la langue d'usage, emmenant avec lui un nouveau style de communication. Oublié le dialecte sur le lieu de travail?

Sur Bellevue, dans le légendaire restaurant zurichois de la Kronenhalle, haut lieu de la bourgeoisie locale, la serveuse, au terme de son service, a pris congé dans un allemand parfait. «Tiens, une Allemande!» La remarque échappe. Au quotidien, c'est sans doute à l'heure de la pause - et dans le tram via les haut-parleurs - que les décalages linguistiques pointent. Quand on préfère au «Endstation» (arrêt terminus) au plus académique «Endhaltestelle». Dans les autres secteurs riches en travailleurs allemands, les habitudes paraissent peu chamboulées. «Nous sommes une entreprise internationale», répètent les responsables consultés. Grandes banques, compagnie d'aviation, assurance, le plurilinguisme est vanté. Et la langue fonctionnelle est souvent... l'anglais. Swiss, désormais en mains allemandes, observe toujours une culture d'entreprise «à la suisse», selon le porte-parole Jean-Claude Donzel. «Lors des séances nous nous adaptons aux personnes présentes. Mais il est vrai que je parle plus allemand qu'il y a un certain temps».

En réalité, les conversations deviennent souvent bigarrées: au dialecte des uns répond l'allemand standard des autres, si l'on en croit les témoignages. Et ce qui aurait pu avoir les contours d'une révolution linguistique paraît prendre les traits d'une adaptation consensuelle. Même au profit du dialecte. A l'Hôpital universitaire de Zurich où 2201 des 6176 employés sont des Allemands, le mot d'ordre est la compréhension du patient, donc du dialecte. Les Allemands s'adaptent rapidement, rapporte-t-on, et cherchent à prouver leur «intégration». Confirmation: les écoles de langues jubilent devant les demandes pour des cours de dialecte.

«Je crois que les Romands devront encore patienter avant la fin du dialecte», s'amuse, en français, Jens-Rainer Wiese. Etabli en Suisse depuis des années, cet informaticien originaire de la Ruhr suit avec un plaisir évident les jeux et mésententes de langage - car ils existent - que l'exode important d'Allemands fait éclore. Il en a fait le sujet de son blog très lu (http://www.blogwiese.ch). Surtout il observe avec distance les frictions relationnelles qui, souvent en sourdine, s'échappent du langage au quotidien. «J'ai plutôt l'impression que ce sont les Allemands qui changent leurs codes. Qui s'efforcent par exemple de parler moins fort. Ils ne veulent pas provoquer. Ils sont venus là pour travailler.»

Depuis la mise en vigueur de la libre circulation, l'exode des Allemands vers la Suisse a pris un nouvel élan devançant celui vers les Etats-Unis. Cette migration provoque un mini-séisme en Suisse alémanique, particulièrement à Zurich. Très relayée par les médias, la relation complexe d'amour-haine entre les deux voisins est exacerbée. L'exemple symptomatique du rapport parfois tendu avec le hochdeutsch est le cas du tram, sans cesse cité comme référence. De même que «la voix haute des Allemands» perturbe quelle que soit l'heure de la journée, les oreilles démangent parfois, si l'on en croit les lettres de lecteurs des journaux, lorsque l'employé annonce le prochain arrêt en hochdeutsch. Or, cette forte présence des Allemands n'est pas un phénomène nouveau, rappelle Avenir Suisse dans une récente étude. La Suisse est depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, avec la montée de l'industrialisation, un pays d'immigration. Des ingénieurs allemands ont été recrutés très tôt dans l'industrie des machines, comme Sulzer à Winterthour. Peu avant la Première Guerre, les Allemands étaient déjà le plus grand groupe parmi les étrangers. En 1910, 62000 Allemands vivaient dans le canton de Zurich, dont deux tiers dans la ville même, où ils représentaient 21% de la population (7% en 2007).

«Nous parlons allemand. Mais nous le faisons de façon différente. Ainsi naît le paradoxe: c'est précisément par ce qui nous lie que nous avons à nous distinguer»*, relevait un jour l'écrivain Hugo Loetscher. Au-delà de la langue privilégiée, c'est dans les réunions de collaborateurs que se manifestent des nuances, susceptibles d'agacer ou d'apeurer. Les Allemands plus prestes à s'imposer dans des conversations de groupe, à davantage élever le ton ou encore plus attentifs aux hiérarchies dans l'entreprise: les idées reçues persévèrent. Ruth Derrer Balladore, membre de la direction de l'Union patronale suisse, le constate au quotidien: «Quelle que soit leur maîtrise de l'allemand, les Suisses se sentent parfois inférieurs car ils s'expriment moins vite; ce complexe peut peser lors de situation de concurrence. Mais les Alémaniques sont têtus et je ne programme pas de grands bouleversements dans l'art de communiquer», précise l'avocate. Les observations sont similaires du côté d'Otfried Jarren, nommé récemment prorecteur de l'Université de Zurich. En Suisse depuis une dizaine d'années, ce spécialiste allemand de la communication relève avant tout du côté des Suisses une plus grande conscience des différences que chez leurs confrères allemands. «Aussi car le pays plurilingue cultive le principe de la collégialité. Cela se laisse sentir dans la façon d'argumenter. Nous devons apprendre les uns des autres. Ignorer ces différences peut engendrer des malaises.» Hier, dans le Tages-Anzeiger, Bruno Ziauddin, auteur d'un livre satirique sur les rapports émotionnels entre Suisses et Allemands, glissait un conseil linguistique aux seconds: ne pas tourner en ridicule le dialecte. Sous peine de conflit sérieux. L'avertissement est lancé.

* «L'Allemagne vue par les Suisses allemands», Collection Le Savoir suisse, 2006