CHEF D'OEUVRE

«Home», le film dont la Suisse rêvait

Le premier film de cinéma de la Suissesse Ursula Meier sort aujourd'hui. Comment, dans le contexte du cinéma suisse et européen, un tel bijou a-t-il pu voir le jour? Réponses avec sa cinéaste.

Résumé de l'épisode précédent. En mai, La Semaine de la critique du Festival de Cannes chamboule son programme pour inviter en dernière minute la Franco-Suisse Ursula Meier le temps d'une inhabituelle «Séance spéciale». Pour tous ceux qui le découvrent alors et qui ne s'en sont toujours pas remis, y compris son actrice principale Isabelle Huppert, ce premier film de cinéma, Home, aurait amplement mérité une section autrement prestigieuse (LT du 19.5.2008). Mais c'est bien l'unique regret qui accompagne, aujourd'hui, la sortie de ce miracle fait film.

Née en 1971 à Besançon, élevée entre le Pays de Gex et Genève, vivant à Bruxelles depuis ses études à l'Institut des arts de diffusion (IAD), Ursula Meier a signé un chef-d'œuvre qui, il faut le souhaiter, hissera plus haut le niveau, les ambitions et les exigences du cinéma suisse et, pourquoi pas, mondial. Ceux des cinéastes, des scénaristes, des producteurs, mais aussi du public qui découvrira l'histoire d'une famille qui voit son éden transformé en enfer le jour où, attenante à sa maison, une autoroute longtemps désaffectée, terrain de jeu idéal, est soudain ouverte au trafic.

Immanquablement bouleversé, le public découvrira surtout que film d'auteur ne rime automatiquement ni avec bavardages ni avec intello: burlesque, angoissant, tendre, joyeux, Home, film d'horreur qui aurait digéré Tati et Buñuel, ne s'exprime qu'en images et sons. Il rappelle que le cinéma est capable de faire vivre les sentiments des personnages sans qu'ils aient besoin de les expliquer à haute voix.

Et c'est précisément à cette question de son que le cinéma suisse et mondial (puisqu'il s'agit d'une coproduction avec la France et la Belgique) doit, aujourd'hui, l'existence de Home. «C'est un projet que je portais depuis longtemps, avant même mes premiers courts métrages, se souvient Ursula Meier. Il m'est resté en tête pendant près de dix ans, surtout parce que l'idée de départ, qui était née un jour où j'avais vu une famille manger au bord d'une autoroute, me permettait de questionner le cinéma et de travailler avec le bruit. Ce bruit des voitures est le déclencheur de l'histoire. C'est presque la matière première du film.»

De fait, Ursula Meier a écrit son scénario en écoutant des enregistrements d'autoroutes. «Je devais faire attention à ne pas dépasser le seuil de tolérance du public tout en lui faisant vivre ce que vit cette famille. J'avais quatre fichiers sons sur mon ordinateur: trafic moyen, chargé, très chargé et très très chargé. Et j'écrivais une scène de nuit de temps à autre pour soulager le spectateur. Cette envie d'équilibre s'est manifestée jusqu'au montage où nous avons calé indépendamment le son de chaque voiture pour trouver l'équilibre. Au son comme à l'image ensuite, j'ai pensé aux Oiseaux d'Hitchcok.»

Le projet, qui s'appelle d'abord A quatre voies, est soumis à des bourses à l'écriture, qu'il obtient. Mais il ne fait pas encore beaucoup de bruit et ne trouve pas la voie de la concrétisation: «Il y avait un problème de faisabilité. A chaque ligne que j'écrivais, je me demandais: «Mais comment vais-je pouvoir filmer ça?» Même si je sentais qu'il avait un gros potentiel cinématographique, j'étais souvent à deux doigts de le tourner pour rien, avec des copains.» Ursula Meier résiste alors à la tentation là où beaucoup de cinéastes, en particulier dans les cinématographies économiquement pauvres comme celle de la Suisse, préfèrent baisser leurs ambitions pour tourner à tout prix.

Au final, Home a coûté un peu moins de 8 millions de francs suisses. C'est beaucoup pour un film d'auteur, a fortiori un premier film, mais la qualité, au cinéma, n'est pas que l'expression d'un talent. Elle a aussi un prix. Ursula Meier a porté le projet à bout de bras pour ne pas avoir à s'abaisser dans un financement au rabais. Home est donc, un temps, entre les mains du producteur Pierre-André Thiébaud pour la Suisse, celles de Denis Freyd pour la France et celles, belges, de celui qui a coproduit tous les films de la cinéaste, Denis Delcampe. Mais le projet est au point mort. Alors Ursula Meier prend la décision d'aller voir d'autres producteurs suisses: «Avec Pierre-André, nous ne parvenions pas à le faire aboutir. Nous étions un peu lassés et j'ai eu envie d'injecter du sang neuf. Je suis donc allé voir Elena Tatti et Thierry Spicher qui venaient d'ouvrir leur société Box Productions à Lausanne. Et ça a marché. Ils n'avaient pas beaucoup d'expérience. Ils n'avaient produit que Mon frère se marie, le film de Jean-Stéphane Bron. Mais ils m'ont redonné l'énergie nécessaire.»

Du point de vue d'Ursula Meier, le vrai miracle, c'est qu'il fallait être fou pour se lancer dans ce projet et que tout le monde a suivi malgré tout. «Heureusement, nous avions avec nous Denis Freyd qui est très expérimenté et qui avait quand même produit les films des frères Dardenne. Denis rétablissait un peu de sagesse dans le projet.» Outre le confort dont elle a disposé grâce à ses producteurs, Ursula Meier a pu compter sur une volonté partagée par tous: prendre des risques. «Je m'aperçois aujourd'hui seulement que tout était contre moi: tourner avec des enfants, avec des animaux aussi, construire un grand décor... J'ai fait tout ce qui est déconseillé pour un premier film. Je suis contente d'avoir surmonté ma peur de sortir des chemins formatés. Parce que le cinéma d'auteur est quand même très formaté.»

Puissent une majorité de films être désormais formatés, ne serait-ce que dans leurs ambitions, sur le modèle de Home. Ursula Meier sourit en se souvenant de la première réaction de la Commission fédérale d'attribution des aides: «On m'a demandé si le film n'allait pas être trop ennuyeux, alors que, de mon côté, je n'y voyais qu'une montagne de risques infranchissable!»

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