Histoire

«Les hommes et les femmes du XIIIe siècle se considéraient comme modernes»

Alessandro Barbero a vulgarisé les invasions barbares et les croisades. Quand il ne publie pas, il donne d’haletantes leçons publiques. Discussion avec un historien hors norme sur une période mal comprise

«Les hommes et les femmes du XIIIe siècle se pensaient modernes»

Dans «Divin Moyen Age», Alessandro Barbero fait le portrait de personnalités du Moyen Age pour démontrer combien l’époque était novatrice

Genre: Histoire
Qui ? Alessandro Barbero
Titre: Divin Moyen Age Histoire de Salimbene de Parme et autres destins édifiants
Trad. de l’italien par Romane Lafore
Chez qui ? Flammarion, 214 p.

Professeur d’histoire médiévale à l’Université du Piémont oriental à Vercelli, Alessandro Barbero est aussi un vulgarisateur d’une grande prolixité et d’un talent certain. Récemment traduit en français sous le titre de Divin Moyen Age, son dernier ouvrage présente six portraits de personnages – trois hommes et trois femmes – ayant vécu entre le XIIIe et le XVe siècle. Il reprend le contenu de deux cycles de conférences publiques données dans le cadre d’une manifestation originale, le Festival de l’esprit (Festival della Mente) de Sarzana*, en Ligurie. A travers leurs écrits – ou pour l’une des femmes, Jeanne d’Arc, les déclarations enregistrées lors de son procès –, il s’agit de répondre à cette question simple et difficile à la fois: comment pensaient les hommes et les femmes de cette époque étrangement familière – c’est, après tout, celle de Villon, Dante et Boccace – et pourtant profondément différente de la nôtre? L’occasion pour le Samedi Culturel de discuter avec l’auteur de sa passion pour un âge qu’il juge largement incompris.

«Le Moyen Age, explique-t-il, est victime d’un gigantesque malentendu. Et le plus curieux est que ce malentendu survit à l’engouement très réel dont cette époque est l’objet aujourd’hui. Nous admirons les cathédrales gothiques – une architecture que la Renaissance avait, avec cette appellation, reléguée aux temps barbares. Les villes médiévales sont pleines de touristes, des sociétés se créent même pour permettre à leurs membres de revivre, le temps d’un week-end, comme au Moyen Age. Mais l’idée qu’il s’agit là de siècles obscurs, marqués par la superstition, subsiste dans nos représentations. Comme si cela nous arrangeait d’assigner une époque précise à l’obscurité, à l’intolérance, à la peste… Ce qui est bien sûr absurde: le siècle de Louis XIV comprenait largement autant, sinon plus d’obscurité.

A leurs propres yeux, les hommes du XIIIe, du XIVe ou du XVe siècle étaient des modernes. Ils disposaient de l’héritage antique et ils avaient en plus le bénéfice des lumières du christianisme. C’est cette part moderne de la culture de leur temps que des gens comme Erasme, Rabelais ou Brunelleschi rejettent pour privilégier la restauration du classicisme antique. Cela explique peut-être pourquoi l’image négative du Moyen Age est si tenace: elle est très ancienne.»

Samedi Culturel: Au-delà des préjugés toutefois, un homme ou une femme du XIIIe siècle ne pensent pas exactement comme nous. Ils vivent, si l’on en croit les portraits que vous dressez, dans un monde à la fois extrêmement rationnel et totalement imprégné par le sacré…

Alessandro Barbero: La conviction de vivre dans un monde rationnel est en effet très forte dans la culture intellectuelle de cette époque. On la retrouve dans les écrits des philosophes mais aussi dans les récits de Boccace ou dans le Roman de la Rose. Elle coexiste avec la conviction, tout aussi forte, de participer d’un ordre sacré, voulu par Dieu. Ce n’est pas contradictoire. Au contraire: c’est parce qu’elle est subordonnée à Dieu que la nature présente cette admirable rationalité. Il reste des superstitions, des croyances magiques. Mais l’impression qui domine est celle de vivre dans un monde ordonné, où la foi en Dieu et la foi dans la raison peuvent être conciliées. C’est peut-être pour cela qu’il s’agit aussi d’un âge très optimiste.

Ce monde plus rationnel, cela apparaît notamment avec l’histoire de Jeanne d’Arc, n’est pas très à l’aise avec la prophétie.

Depuis toujours, l’Eglise s’efforce de distinguer les manifestations authentiques du surnaturel, de la superstition ou de la tricherie. Cette méfiance s’est sans doute accrue à l’époque dont nous parlons. Lorsque Jeanne d’Arc, à 14 ans, s’enfuit de son village pour aller à Vaucouleurs dire au capitaine de la place, Robert de Baudricourt, qu’elle vient sauver le royaume de France, ce dernier a exactement la réaction que nous aurions aujourd’hui: il la renvoie à ses parents en leur faisant dire de mieux la surveiller. Mais contrairement à nous, il doit envisager la possibilité que ce qu’elle dit soit vrai. Il est donc dans une situation difficile, où il ne peut que tâtonner. Finalement, lorsqu’elle revient pour la troisième fois, il décide de lui donner une escorte et de l’envoyer vers le Dauphin.

Avec Jeanne d’Arc, vous présentez une autre sainte, Catherine de Sienne, et Christine de Pisan, devenue écrivaine et éditrice après la mort de son mari. La religion et le veuvage, c’étaient les deux vecteurs de promotion féminine?

Il faut d’abord préciser que ces trois personnages sont beaucoup plus atypiques que mes héros masculins: un moine, Salimbene de Parme, un marchand, Dino Compagni, et un chevalier, Jean de Joinville. Pour connaître la pensée de quelqu’un, il faut qu’il ait laissé une trace écrite, et très peu de femmes du Moyen Age étaient en mesure de le faire. Cela dit, le veuvage était effectivement le seul état dans lequel une femme se retrouvait libre de son patrimoine et de son destin. Un certain nombre d’entre elles ont donc pu exploiter un commerce ou un petit artisanat, gérer des biens en indépendantes. Les registres fiscaux des villes italiennes comptabilisent 5 à 10% de contribuables femmes, dont une bonne partie étaient sans doute veuves. Quant à la religion, il faut nuancer. De nombreuses filles étaient vouées à la vie monacale par décision de leurs parents. Mais certaines pouvaient, au contraire, à l’instar de Catherine de Sienne, imposer ce choix à leur entourage, comme une manière de s’affirmer. Aujourd’hui, nous jugerions peut-être certains de ces choix à l’aune de la pathologie – tant Catherine que Jeanne, par exemple, ont poussé l’obsession de mortification, de destruction de leur corps, jusqu’à un point qui peut faire penser à l’anorexie. Mais elles sont entrées dans l’histoire.

Quel message essayez-vous de faire passer dans les conférences publiques comme celles qui sont à l’origine de ce livre? On a l’impression que beaucoup de vos sujets sont choisis pour démentir certains préjugés, pour rendre sensible la dimension critique du travail de l’historien…

Dans ce domaine, il faut savoir rester modeste. Je le constate régulièrement à l’université, où les examens nous permettent de contrôler ce que nous avons réellement réussi à transmettre aux étudiants qui nous ont écoutés avec des yeux brillants… Donc, je me contente de me réjouir qu’autant de gens aient aujourd’hui envie d’histoire. Qu’ils considèrent qu’il est utile de connaître la façon dont pensaient ceux qui les ont précédés. Et je suis heureux si j’ai pu transmettre cette idée que cette étude n’est pas réservée à une élite, que tout le monde peut s’y livrer et profiter des joies qu’elle procure. * La onzième édition de ce festival aura lieu cette année du 29 au 31 août. Informations et réservations: www.festivaldellamente.it

,

Christine de Pisan

«Les Enseignements moraux» (citée p. 160)

«Ne sois déceveur de femmes, Honore-les, ne les diffame. Contente-toi d’en aimer une Et ne prends querelle à aucune»

Publicité