sous-continent

En Inde, l’essor de la «mafia de l’eau»

Alors que l’Inde est frappée par une vague de chaleur, la pénurie d’eau stimule un gigantesque marché noir et des actions de sabotage pour préserver de juteux profits

«L’eau arrive!» s’égosillent des gamins postés à l’entrée de Sanjay Camp, un bidonville camouflé au cœur de la capitale. Sous une chaleur écrasante, les petits éclaireurs viennent d’apercevoir le camion-citerne municipal de Delhi Jal Board. Et c’est la ruée vers l’eau. Les enfants agiles grimpent sur la citerne et y plongent des tuyaux pour pomper le précieux liquide fourni gratuitement par la ville. Tout autour, leurs mères orchestrent le remplissage des bidons. En un temps record, la citerne est vide. Le butin est ensuite acheminé dans les ruelles et stocké à l’entrée des cahutes. «On rationne l’eau selon nos priorités, explique Mano, un bambin dans chaque bras. D’abord pour la cuisine, puis le nettoyage des vêtements, la toilette et les latrines. Mais, cette année, c’est dur: Delhi est une fournaise.»

Avec une température qui s’envole facilement au-dessus de 45 degrés, la capitale aux 19 millions d’habitants suffoque en attendant l’arrivée de la mousson. Les habitants vivent au ralenti, alors que les plus aisés se cloîtrent dans leur maison climatisée. «On continue à travailler car on n’a pas le choix. Mais il faut y aller doucement», commente Shant Singh, un petit conducteur de rickshaw qui s’éponge le front avec son foulard. «Ceux qui souffrent sont les pauvres, assure ce père de famille qui ne se met pas dans cette catégorie. Ils ont l’habitude de vivre dans la chaleur et sans eau courante, mais pas de manquer d’eau. Le problème, à Delhi, c’est qu’il faut désormais payer pour avoir suffisamment d’eau.»

Réservoirs cachés

La pénurie touche en particulier ceux qui n’ont pas accès à des robinets d’eau, c’est-à-dire 20% de la population de Delhi, alors que l’Inde fait face à la pire crise de son histoire. D’après un rapport gouvernemental, 21 grandes villes seront à court d’eau souterraine d’ici à 2020, dans un an à peine. Les nappes phréatiques, qui contribuent presque à la moitié de l’eau utilisée en Inde, s’assèchent. Ce mois-ci, les autorités de Delhi ne fournissent que 75% des besoins en eau de la capitale, soit un manque de 1,1 milliard de litres par jour.

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Pour compléter, les habitants ont recours à des revendeurs informels. A Sangam Vihar, un quartier qui s’est développé illégalement, c’est le règne de la «mafia de l’eau», qui revend 1000 litres entre 8 et 15 francs suisses. «Le marché noir de l’eau est énorme, explique Vivek Sharma, un pâtissier de la rue centrale. Des entrepreneurs construisent des réservoirs qu’ils cachent dans leur jardin, creusent des puits ou s’accaparent les pompes de la municipalité.» Nous nous approchons ainsi d’un réservoir dissimulé dans une propriété. Immédiatement, une bande de jeunes à moto nous barre la route. «Ne restez pas là, nous conseille l’épicier du coin de la rue. Ces hommes ne plaisantent pas. Sangam Vihar est l’un des pires endroits de Delhi avec plus d’une centaine de puits illégaux.»

Il y a quarante ans, on trouvait de l’eau à 10 mètres sous terre. Mais je connais des gens qui, ce mois-ci, ont foré jusqu’à 800 mètres sans toucher l’eau. C’est une catastrophe.

Balle Singh, un habitant de Sangam Vihar

Cette puissante mafia ne cesse de prospérer. La presse indienne estime que, pour Bombay seulement, son profit atteindrait près de 1 milliard de dollars par an. Ce réseau se permet même des opérations de sabotage: la semaine dernière, en banlieue de Delhi, de nouvelles canalisations installées par les autorités ont été sectionnées.

Qualité douteuse

Pour s’approvisionner, les revendeurs d’eau pompent toujours dans les réserves souterraines. «Il y a quarante ans, on trouvait de l’eau à 10 mètres sous terre, raconte Balle Singh, un habitant de Sangam Vihar. Mais je connais des gens qui, ce mois-ci, ont foré jusqu’à 800 mètres sans toucher l’eau. C’est une catastrophe.» L’Inde paie le prix de ses politiques. Dans un pays où 80% de l’eau est destinée à l’agriculture, les autorités ont notamment offert l’électricité aux paysans et encouragé aux forages afin d’irriguer les champs de canne à sucre et de riz.

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Quant à l’eau potable vendue au marché noir, sa qualité laisse à désirer. «J’achète des bonbonnes à une entreprise qui possède un puits à l’extérieur de Delhi», admet Darmendar Sharma, un distributeur. «Je me demande bien ce que contient cette eau», gronde Lakshmi, une mère de famille, bientôt rejointe par ses voisines en colère. «L’accès à l’eau crée beaucoup de tensions, poursuit-elle. Aujourd’hui, nous n’avons pas eu d’eau et je ne me suis pas douchée depuis trois jours. C’est difficile…»

Les solutions technologiques

Les autorités tentent pourtant de faire face. Le 1er juin, Arvind Kejriwal, qui dirige l’Etat de Delhi, a menacé les trafiquants d’eau de peines de prison. «Mais la dépendance croissante de la population à des entrepreneurs informels est le résultat d’un échec de gouvernance de longue date, dénonce l’environnementaliste Kanchi Kohli. Alors que Delhi fait face à une grave crise d’eau, de grands projets immobiliers sont encore autorisés avec l’assurance d’un accès privilégié à l’eau.»

Certains experts estiment que la capitale pourrait gérer ses besoins en eau si seulement 45% du volume n'était pas perdu en vol et en gaspillage. Les technologies ont également de nombreuses solutions à offrir mais, dans la gigantesque jungle urbaine de Delhi, la tâche s’annonce difficile.

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