Faut-il craindre le scénario du pire entre l'Inde et le Pakistan? Depuis les attentats de la semaine dernière à Bombay, qui ont fait plus de 172 morts et 300 blessés, l'escalade des tensions entre New Delhi et Islamabad n'a connu aucune trêve. Lundi, le vice-ministre indien de l'Intérieur, Shakeel Ahmad, a clairement indiqué que «les terroristes tués dans les affrontements de Bombay étaient d'origine pakistanaise», officialisant des critiques que les autorités indiennes n'ont cessé de proférer depuis le début des attentats. Est particulièrement pointé du doigt le mouvement terroriste clandestin Lashkar-e-Taïba, basé au Pakistan et actif au Cachemire. De son côté, l'ambassadeur du Pakistan à Washington, Husain Haqqani, a pressé l'Inde de ne pas en rajouter, arguant qu'il «y a des terroristes qui s'entraînent secrètement dans tous les pays du monde».

Face à cette soudaine détérioration, les experts se demandent où le bras de fer peut s'arrêter. Professeur d'histoire à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), actuellement à Bangalore, Gopalan Balachandran souligne les dangers de la situation actuelle: «Il faut se demander si les deux Etats sont prêts à aller au-delà de la rhétorique. Depuis quelques jours, l'armée pakistanaise explore déjà la manière dont elle peut utiliser les critiques indiennes pour se désengager du combat contre les talibans, une guerre très impopulaire. L'armée pakistanaise est en train de faire monter les enchères auprès des Etats-Unis pour mener la guerre contre le terrorisme.» L'autre problème relève de l'état d'esprit au sein de l'armée pakistanaise. «L'ennemi indien est sa raison d'être», ajoute le professeur indien de l'IHEID.

Dans la crise indo-pakistanaise, la surenchère verbale comprend un autre danger. «Les Pakistanais parlent de la mobilisation des troupes indiennes comme un fait accompli alors qu'on ne sait pas si c'est une réalité. Certains journaux pakistanais ont tout de suite réagi en affirmant que le Pakistan allait mobiliser 100000 soldats dans les 72 heures. Cette dynamique de la mobilisation ne va pas sans rappeler la dynamique qui a mené à la Première Guerre mondiale. Elle pourrait induire une prophétie qui s'autoréalise», rappelle Gopalan Balachandran. Dernier risque de dérapage: en mai 2009, l'Inde tiendra ses élections législatives. Au sein du parti du Congrès, les éléments les plus radicaux pourraient exiger une position dure envers Islamabad.

Directeur de recherche au CNRS, Jean-Luc Racine nuance les dangers qu'il juge montés en épingle par la presse internationale. «Je suis frappé de voir à quel point les deux Etats jouent le jeu de façon responsable. Le gouvernement indien s'évertue à distinguer les éléments terroristes pakistanais du gouvernement.» L'escalade actuelle rompt pourtant avec un relatif dégel entre New Delhi et Islamabad. Après les guerres indo-pakistanaises de 1948, 1965 (Cachemire) et 1971 (sécession du Bangladesh au Pakistan), mais aussi après la brève «guerre de Kargil» de 1999, les deux pays ont réalisé l'intérêt qu'ils avaient de dialoguer. «Cette dernière guerre, arrêtée grâce à l'intervention de Bill Clinton, a montré que le statut nucléaire des deux Etats avait permis d'éviter que ces conflits ne dégénèrent davantage. L'attaque terroriste d'origine pakistanaise du 13 décembre 2001 contre le parlement indien a certes provoqué une mobilisation de dix mois des deux côtés de la frontière, mais celle-ci n'a donné lieu qu'à de simples accrochages», analyse Jean-Luc Racine.

Le processus de paix indo-pakistanais, lancé après des négociations secrètes en janvier 2004, fut le contrecoup de l'attentat de 2001. Un dialogue très structuré, appelé «composite», s'est instauré entre ministres, hauts fonctionnaires, politiciens, chefs d'Etat. On en est aujourd'hui au 5e round, même si New Delhi a menacé vendredi de suspendre le dialogue. Le processus de paix a pourtant permis des avancées. Des lignes de bus ont été établies au Cachemire entre la partie indienne et pakistanaise, les liaisons ferroviaires entre les deux pays ont été améliorées. Au niveau des échanges commerciaux, les progrès sont minimes, mais ils ont le mérite d'exister. «On est un peu comme au début des années 1950 en Europe, quand celle-ci s'organisait au travers de la Communauté européenne du charbon et de l'acier», ironise Gopalan Balachandran. Selon lui, «la soft politics permet des progrès. Au Pendjab, un festival culturel rassemble l'Inde et le Pakistan.»

Face à la crise, une médiation occidentale serait-elle envisageable? «Les Indiens n'accepteront jamais de mettre sur un pied d'égalité les terroristes et les victimes lors d'une médiation», prévient le professeur. Quant à la Chine, explique Valérie Niquet, directrice du Centre Asie à l'IFRI, «elle est d'un côté satisfaite de voir que l'Inde reste empêtrée dans le filet pakistanais qui l'empêche d'émerger comme une grande puissance, et de l'autre elle craint de fortes tensions à ses frontières».