«Depuis toujours, je souffre de ne pas avoir eu de maison de famille, de ne pas avoir grandi et vécu dans un seul endroit, d'avoir manqué de racines. Si je fais ce métier, c'est aussi parce que j'ai un amour poussé pour les maisons, pour ces univers qui m'ont manqué dans ma jeunesse.»

India Mahdavi, un nom et un prénom qui mènent vers des ailleurs exotiques. Née en Inde de père iranien et de mère égypto-écossaise, cette architecte et designer n'a cessé de parcourir le monde. A l'instar d'une tribu, les Mahdavi ont vécu en Allemagne, en France, aux Etats-Unis au gré des affectations du père, diplomate. India absorbe la culture de ces pays et se construit, enfant déjà, autour de ce cosmopolitisme. Elle s'imprègne de ces atmosphères comme de photographies: maisons, hôtels, paysages, écoles, amis, lectures deviendront son patrimoine culturel, sa base de travail qui lui permettra de réaliser et de concevoir ses projets une fois sortie de l'Ecole des beaux-arts de Paris et de la Cooper Parsons School of Design de New York. Ses premiers pas, India les fait en tant que bras droit de Christian Liaigre, avant de voler de ses propres ailes et de créer, en 1999, son atelier d'architecture et de design, IHM.

Malgré les récompenses (Prix du designer de l'année au Salon de la maison et de l'objet en 2004, le trophée Whirlpool Femme en or dans la catégorie art) et une reconnaissance mondiale, India a gardé ce regard de petite fille curieuse qu'elle pose sur le monde, en quête de moyens pour transmettre une certaine joie de vivre.

«Mon travail, c'est le symbole d'un certain art de vivre, de mon style et de ma vision de la vie. Il est parfois décrit comme éclectique, mais je ne suis pas tout à fait d'accord avec cela. Je le définirais plutôt comme nomade. C'est ce nomadisme enraciné en moi depuis ma naissance qui m'a donné le goût de la mobilité et de l'immobilité.» Le style insolite d'India Mahdavi résulte d'un don inné pour le beau, pour le vrai, qu'elle exprime avec un humour unique, et qui, en quelques années, a conquis les collectionneurs les plus avisés de la planète.

Mais India possède une arme secrète: la discrétion. Loin du bruit fracassant des trendsetters, du star-system clinquant des personnages hollywoodiens et des chroniques mondaines, India vit «en famille et entre amis, des moments qui sont ses trésors». Un dîner, une promenade, une escapade en Egypte, un voyage en avion sont une source d'inspiration, puisqu'ils deviendront des souvenirs qu'elle «métamorphosera» en créations et en espaces habités par des personnages réels ou fantaisistes. Le monde d'India est un monde dans lequel chacun trouvera sa place: sur un pouf, allongé sur un canapé ou autour de sa table Star. «Mes créations sont un moyen de raconter une histoire comme je l'aurais fait si j'avais réalisé des scénarii de film.» Rencontre et digression autour de quelques mots-clefs qui définissent le monde selon India...

Des créations qui oscillent entre souvenirs personnels et inconscient collectif

«Mes créations sont l'expression de la dualité, de la double entente, du masculin et du féminin qui cohabitent et se révèlent par leurs contrastes. Dans mon cas, je ne sais pas si l'on peut parler de style, j'utiliserais plutôt le mot souvenirs, clins d'œil qui sont enracinés en moi et que j'exprime d'une façon consciente et parfois inconsciente. En regardant mes créations, mes clients, quel que soit leur âge, y retrouvent un je-ne-sais-quoi de leurs propres souvenirs. Mes meubles ne sont pas extrêmement innovants, mais ils expriment une certaine convivialité. Ils sont facilement accessibles puisque présents dans le stream of consciousness de tout un chacun. Je ne suis pas et je ne veux surtout pas tomber dans la prouesse des formes, dans la virtuosité technique; ce qui m'intéresse réside plutôt dans la simplicité de l'approche spontanée, immédiate et essentielle.»

Les meubles ont-ils un sexe?

«De mon point de vue, androgyne est synonyme d'asexualité, tandis que moi, j'aime que mes meubles aient une sexualité et une sensualité. Un jour masculin et un autre féminin! Un jeu de genres et de rôles selon la personnalité de leur interlocuteur. Par exemple, cette table peut sembler très féminine si elle est confrontée à la masculinité et à la force de ce canapé. C'est la complicité des deux que j'aime déclencher. On peut en revanche parler d'androgynie si on l'entend comme équilibre subtil des genres. Mes créations me ressemblent et reflètent ma féminité, non celle d'un look bimbo et ongles rouges, mais celle de la douceur et du naturel. Une chose est certaine, les hommes s'y retrouvent autant que les femmes.»

De toutes les matières, c'est la laque qu'elle préfère

«La laque, c'est une des matières que j'aime travailler pour son élégance, sa profondeur, sa brillance et la possibilité de la décliner en une infinité de couleurs. J'aime bien l'associer au bois, parfois brut, ou mat; cela fait partie des matériaux qui fonctionnent bien dans le langage de dualité qui est à la base de mon style. Une autre matière indissociable de mes créations est la céramique. Je l'ai choisie pour sa force et sa capacité à capter la lumière; elle est présente dans mon mobilier depuis que j'ai créé le Bishop. J'ai été précurseur dans l'utilisation de cette matière pour le mobilier.»

Un showroom comme un jardin secret

«Dans mon showroom sont rassemblées les créations de mes dix dernières années; elles sont disposées d'une façon aléatoire et sont supposées être une sorte d'abstraction de ma maison.

»C'est un univers assez fort, où l'on sent ma présence, mon côté oriental, homey, cosy, chaleureux. Lorsque je sors un modèle, c'est dans mon showroom que je le teste moi-même en premier. Je le place comme je le ferais chez moi, et j'imagine l'impact qu'il aura vis-à-vis du public. Parfois, certaines créations mettent longtemps à démarrer, certaines autres, je m'en lasse moi-même au bout de deux mois et donc je les enlève de ma collection. Pour moi, c'est très important de vivre avec mes meubles au quotidien, comme d'avoir un rapport privilégié avec mes clients, d'être à leur écoute et d'évoluer grâce à leurs critiques constructives. Elles m'aident à décider, par la suite, au-delà de mes impulsions et de mes intuitions, si un modèle marchera ou pas et à en concevoir d'autres. Mes clients apprécient cette perpétuelle évolution et métamorphose de mon espace, qui est au fond comme chez moi!»

Comment fonctionne India Mahdavi face à un nouveau projet?

«Je fonctionne comme un appareil photo; lorsque je crée des intérieurs, je porte une attention particulière à la perspective sur laquelle mon œil s'arrête. L'œil est porté toujours plus loin jusqu'à s'arrêter sur un certain point, un premier plan, un deuxième plan, un troisième plan. C'est ça qui me plaît dans la photographie et que j'applique à mon travail. J'arrive à lire ce qui est photogénique. Quand je ne sais plus si je réussis un travail, souvent je le prends en photo, c'est mon moyen de tester sa validité.»

La touche India aux quatre coins du monde

«J'adapte mon projet au pays concerné. Lorsque je commence à travailler dans un pays, j'essaie de comprendre les habitudes locales et de le concevoir en relation à la vie de la ville même. Dans le cas du Townhouse Hotel à Miami, ville que je ne connaissais guère, j'ai eu l'intuition de l'identifier aux trois mots sea, sex and sun. J'ai essayé de rendre cette idée visible en utilisant trois couleurs très simples: le rouge, le baby bleu et le beige. Je voulais concevoir cet hôtel comme un hôtel de plage, en le rendant joyeux et frais; je ne voulais surtout pas lui insuffler une sophistication européenne qui aurait été déplacée. A New York, on m'a demandé de réaliser une boîte de nuit dans le Meatpacking District, ce quartier trendy en pleine transformation. Je n'étais pas dans le mood d'en créer une comme les autres. A cette époque, je venais d'avoir mon fils. Mon idée, c'était de recréer un appartement pour que les clients se sentent comme s'ils avaient été invités chez un ami. J'aurais pu en faire un loft, mais je voulais faire quelque chose de différent, comme un appartement, d'où son nom APT, Morr's Duplex bar/appartement. Afin que le projet ait une âme, j'ai imaginé un propriétaire - Bernard - autour de qui j'ai conçu le projet. Bernard est un bourgeois qui ne pouvait pas se permettre de vivre dans l'Upper East Side, ce qui l'a amené dans ce quartier encore très brut. Dans la rue, ça sentait la viande, le carton pourri. En rentrant dans cet immeuble, je voulais justement y créer la surprise, le dépaysement, l'inattendu. Les gens ont toujours pensé que l'APT était depuis toujours un appartement meublé, avec des couloirs, une chambre à coucher, des livres, des photos et des souvenirs de son invisible mais omniprésent propriétaire. Un vrai scénario de film! Même démarche à Mexico pour le Condesa df Hotel. Là, l'hôtel se présente comme un point d'ancrage dans le quartier Condesa de Mexico City, un lieu qui pourrait être à la fois un point de rassemblement pour un grand nombre d'artistes qui résident dans le quartier, mais aussi un moyen pour les Européens ou les Américains qui viennent y passer un week-end de comprendre le sens, et de vivre ce lieu. Un peu d'Europe pour les Mexicains et un condensé de Mexico pour les étrangers.»

India et les maisons des autres

«Lorsque je conçois une maison pour un client privé, je fais son portrait: comment il vit, ce qu'il recherche. C'est essentiel de se lier d'amitié, d'être à l'écoute et de comprendre l'histoire de la personne en question; autrement, c'est impossible de faire ressortir l'esprit de celui qui habitera les lieux. En sondant son âme, je peux commencer à interpréter ses goûts et y appliquer la rigueur de mon œil d'architecte et de décorateur, pour la réaliser et la rendre visible! En même temps, j'écoute l'endroit, j'interprète la lumière, l'espace. Encore une fois, on ne dicte pas un style, on n'impose pas un «ego design»! Je suis réalisatrice d'idées, les maisons d'autrui ne doivent pas être les «miennes». Leur présence doit y être évidente, tandis que la mienne doit n'être qu'un souffle bénéfique!»

Aujourd'hui...

«Je viens de terminer le Coburg, le bar de l'hôtel The Connaught qui est une véritable institution londonienne. J'ai eu des délais très courts: deux mois pour le concevoir et le réaliser. Pour garder son côté légendaire de palace historique, j'ai utilisé le vieux mobilier de l'hôtel, récupéré dans les chambres, dans la bibliothèque. J'aime bien les armchairs à oreilles qui sont si anglais. Pour les tissus, j'ai fait un patchwork de velours et j'ai appliqué un passepoil noir frangé pour souligner les formes. Avec un tapis géométrique bicolore, l'atmosphère a soudainement changé. La clientèle s'y est identifiée très vite et en a attiré une nouvelle. J'ai essayé d'y maintenir ce côté club intouchable, tout en le remettant au goût du jour. Quant au restaurant, avec ses boiseries classées, je l'ai conçu comme une continuation du bar, avec des banquettes, en utilisant encore le velours pour exprimer et souligner ce côté couture chaleureux et élégant. Mais ici, avec une palette de couleurs plus féminine contrastant avec celle du bar qui est plutôt masculine.»

... Demain

«Avec Thierry Costes, je suis sur le point de terminer un bistrot en plein quartier de Saint-Germain-des-Prés. On a repris les codes du vieux bistrot parisien, mais revisités. C'est mon premier projet public à Paris. C'est un quartier qui est en pleine renaissance après avoir été un peu oublié au profit de la rive droite.»

Son empreinte

«Pour moi, ce qui est primordial, c'est l'understatement, le low key. Je trouve que l'on voit de plus en plus d'endroits et de maisons surfaits, qui empêchent une interprétation subjective. Il ne faut pas se sentir agressé par un lieu, mais à l'aise, éprouver une sensation de bien-être, tout simplement. C'est important d'arriver à savoir comment on peut créer un univers sans l'alourdir avec la signature du designer, reconnaissable dans tous les coins. Faire le contraire de ce que j'appelle l'«ego design», où tout est signé, griffé, reconnaissable. C'est ce phénomène que l'on retrouve de plus en plus dans la mode. Je préfère que les gens, en voyant mon travail, disent «c'est beau, qui est le décorateur?» plutôt que «ah! c'est du Mahdavi».»

Les couleurs

«Elles fonctionnent comme identifiant de la personnalité, de l'âme du client. Depuis le début, j'utilise les couleurs, puisqu'elles expriment une certaine joie de vivre, même si je pense que c'est plus difficile de travailler la couleur que les teintes neutres. Dans mes créations, la couleur a commencé avec mon modèle best-seller, le Bishop. Ce modèle en céramique, dont je sors une nouvelle teinte chaque année. C'est un tabouret, comme un pion d'échiquier, qui est à mes yeux le symbole d'une joie: un objet qui nous rappelle que, dans la vie, il faut sourire. J'ai associé les couleurs à mes projets. La couleur devient ainsi l'identité d'un lieu. Par exemple, pour l'APT de New York, c'est le rouge, à Miami, c'est le baby bleu, le rouge et le beige, tandis qu'au Condesa c'est le turquoise.

En ce moment, j'adore le jaune, une couleur que je vais beaucoup utiliser au Beach Hotel à Monte-Carlo, un de mes projets en cours.»

India et les tendances

«Les tendances sont une sensation. Si j'ai envie d'utiliser par exemple le jaune, ce n'est pas la tendance qui me le dicte mais plutôt mon côté «pourquoi pas?» visionnaire. C'est sûr qu'il y a des idées qui circulent. Nous, les décorateurs, les artistes, nous sommes des capteurs de l'air du temps que l'on traduit forcément dans nos créations. Je ne suis pas les cahiers de tendances et je ne me fais pas influencer par la mode, mais j'essaie de faire ce que j'ai envie de faire. Par exemple, ma dernière création, c'est un Bishop bleu. J'avais envie de bleu, le hasard a voulu que ça devienne une couleur dans l'air du temps.»

Si India avait le temps...

«Si j'avais du temps, il y aurait tellement de choses que je voudrais faire... Par exemple, des scénarii de film. J'adorerais réaliser des scénarii pour des film de James Bond ou des intérieurs à la Visconti... Mais, lorsque je suis revenue à Paris, je me suis rendu compte que les scénarii des film français étaient fort différents, trop dépouillés, trop psychologiques. Toute nouvelle aventure artistique m'amuse! En effet, je crée beaucoup de scénographies: par exemple, comment présenter le travail de Jean Royère à la Sonnabend Gallery de New York.»

La décoration est-elle devenue le dernier truc à la mode?

«Aujourd'hui, les nouveaux codes du luxe sont complètement falsifiés. On assiste à une interprétation de la décoration qui manque de «vrai». Toutes les maisons deviennent de plus en plus identiques: mêmes tableaux, mêmes meubles design, mêmes touches de couleur «dictées par les saisons». A mes yeux, tout ce qui est vrai et authentique a une validité, une identité et c'est primordial! Tout ce qui est à la mode est destiné à mourir vite, comme un vêtement dernier cri, puisque c'est la base du commerce. Je pourrais comprendre cette attitude si elle était appliquée dans le domaine du spectacle; là, elle aurait sa légitimité. Le chic, lui, est indissociable du vécu d'un décorateur ou d'un architecte. Pour synthétiser nos expériences, il ne faut pas seulement avoir connu, aperçu, mais il faut avoir nagé dedans, l'avoir vécu en personne. On peut avoir bon ou mauvais goût, le goût après tout est discutable et relatif, tandis que le chic est inné.»