Il y a dans Marie Heurtin une scène belle comme le matin du monde. Après des mois de patience, la jeune sourde aveugle dont s'occupe Sœur Marguerite vient de comprendre le langage des signes. Pleurs, pleurs de joie. Ce sont de vraies larmes qui jaillissent des yeux de la religieuse. Investie corps et âme dans ce rôle, Isabelle Carré abolit soudain toute distance avec le personnage et transporte le spectateur.

Certaines stars vous aveuglent de leur blondeur platine. Isabelle Carré, elle, vous irradie en douceur, comme un soleil d'arrière-saison. Elle est entrée à pas de velours dans notre imaginaire. Elle était une des quatre filles partageant l'affiche de Beau Fixe, de Christian Vincent (1992), mais la seule à qui l'on eût donné son cœur. Depuis, elle s'est imposée sans bruit comme une valeur sûre du théâtre et du cinéma français. A l'écart des circuits commerciaux et de la vulgarité, elle privilégie «les films qui brillent peut-être moins, mais qui me comblent et me font grandir». Comme Se souvenir des belles choses, de Zabou Breitman, où elle s'avère bouleversante dans le rôle d'une femme dont la mémoire s'éteint.

Née à Paris en 1971 dans un milieu post-soixante-huitard où la culture et la liberté priment, Isabelle s'est rêvée danseuse étoile avant de comprendre qu'elle n'aurait jamais la technique. Fascinée par Romy Schneider dans Une Femme à sa fenêtre, elle se dirige vers l'art dramatique. La scène lui permet de lutter contre sa timidité maladive et une émotivité qui inspirera Les Emotifs anonymes à Jean-Pierre Améris en 2010.

La part d'enfance qui subsiste dans son visage, sa blondeur, sa douceur lui valent l'épithète «angélique». Elle s'en amuse: «Ce serait assez terrible de s'imaginer sous les traits d'un ange, lisse et parfait.» Elle s'en dédouane avec des rôles complexes révélant une noirceur, une violence dérangeantes - la femme atteinte d'érotomanie dans Anna M., de Michel Spinosa, ou la victime consentante d'un tueur en série dans Entre ses mains, d'Anne Fontaine.

Comédienne lumineuse ne redoutant pas les ténèbres, Isabelle Carré surprend lorsqu'elle affirme préférer la comédie à tous les genres. Elle a cru qu'elle était incapable de faire rire jusqu'à ce que Christian Vincent la pousse à démontrer son potentiel comique dans Quatre Etoiles. Elle y tient le rôle d'une adorable garce et rivalise de drôlerie avec ce clown patenté de José Garcia. «Un comédien, c'est comme une plante, pense Isabelle Carré. On sait qu'en principe les graines marchent et la terre aussi, mais rien n'est jamais acquis.» C'est le doute qui la fait grandir et fleurir.