Le Temps: Qu'est-ce qui vous a convaincue de participer à «Home»?

Isabelle Huppert: J'ai d'abord reçu le scénario dans un bon contexte: j'étais en train de tourner un film qui a, lui aussi, révélé un vrai cinéaste: Nue Propriété de Joaquim Lafosse. Joaquim, qui connaît bien Ursula, avait préparé ma lecture en me disant qu'il s'agissait d'un projet très singulier. Et c'est vrai que le scénario d'Ursula était très particulier: très descriptif et obsessionnel aussi, très fourni et beaucoup plus écrit qu'habituellement. Il témoignait d'une idée fixe, d'une espèce de rouleau compresseur qui ne laissait rien au hasard.

- C'est donc le scénario qui vous a convaincue?

- Pas seulement. Il y avait aussi des personnes de confiance autour du projet. En l'occurrence, Denis Freyd, le producteur français: j'avais déjà travaillé avec lui sur Saint-Cyr de Patricia Mazuy et je savais que Denis ne s'engage pas au hasard. Pour me convaincre complètement, j'ai visionné le téléfilm qu'Ursula avait signé pour Arte, Des Epaules solides. Un film remarquable, avec une direction d'acteurs extraordinaire. J'ai ensuite rencontré Ursula, mais je ne me suis pas décidée tout de suite. Il faut dire qu'elle n'est pas quelqu'un qui dévoile complètement son projet. Ce qui tombe bien: je me méfie des gens qui racontent tout. Ursula, elle, garde du non-dit.

- Comment s'est passé le tournage, sachant que le film passe, sans complexe, de la comédie au drame?

- De manière très naturelle. Les gens que je croise et qui l'on vu me parlent de Michael Haneke, de Jacques Tati, de Luis Buñuel aussi. Ce qui est fascinant et très rare, c'est qu'Ursula convoque des tas de fantômes sans être une seule seconde suspecte de faire «à la manière de» ou du «copier-coller».

- Comment Ursula Meier impose-t-elle sa vision sur le plateau?

- Je ne sais pas s'il y a un secret. Elle a sans doute pu compter sur la formidable équipe qui l'accompagnait. Je pense à Agnès Godard, qui a signé les images. Ou à Luc Yersin aussi, ce formidable ingénieur du son suisse qui nous a malheureusement quittés depuis. Il y a aussi eu ce contexte géographique décalé, ce tournage en Bulgarie pendant dix semaines, qui a permis de développer une dimension de fable qui n'aurait sans doute pas survécu si nous avions tourné aux abords d'une vraie autoroute. Et enfin, il faut quand même le dire, Ursula a fait un travail extraordinaire pour que son film traverse tous ses états successifs dans un seul décor. Elle devait trouver des solutions de mise en scène et elle les a trouvées. Elle a réussi à rendre homogène des humeurs incroyablement hétéroclites. Ursula est tenace. Ça n'explique pas son talent, mais c'est une composante psychique essentielle. Ne jamais renoncer. Avoir les épaules solides. Faire des sacrifices aussi, parce que le métier de cinéaste est difficile. Il faut une force de caractère hors du commun.