S’il était un proverbe, Isao Takahata serait celui-ci, japonais: «Il est impossible de tenir debout dans ce monde sans jamais se courber.» S’il était un végétal, il serait la nature tout entière. Ou, au moins, une grande forêt. S’il était un animal, sans hésitation, il serait un tanuki.

Tanuki? Une espèce de raton laveur. Assez gros, et dont le corps ressemble à celui d’un renard. C’est le seul représentant du genre des nyctereutes, précise même Wikipédia. Diantre.

Dans la mythologie japonaise, le tanuki est aussi un esprit de la forêt. Les jeunes nippons le chantonnent, en continu. «Ponpokopon!» s’époumonnent-ils.

Le tanuki préserve la nature de l’être humain. And so does Isao Takahata. A travers ses films tout au moins. Outre son merveilleux Tombeau des lucioles (1988), il faut voir le fantastique Pompoko – ou le revoir puisque Takahata l’a réalisé en 1994 et qu’il est sorti en Europe en 2006. Avec Pompoko (surnom donné au tanuki du fait qu’il se tape le ventre en le bombant), Takahata signe une charge au vitriol contre l’exploitation et la destruction de la nature par l’homme. A côté, Une vérité qui dérange ou Home paraissent aussi violents que le dessin animé Candy.

Il y a quinze ans déjà, le maître japonais parlait environnement à travers la figure mythique et mystique des tanuki. Dans son film, ces mignons ratons laveurs utilisent même une forme de revendication que l’on appelle ces jours-ci le terrorisme écologique. Provocateur Takahata? «Du point de vue de l’homme c’est du terrorisme. Pas de celui des tanuki.» Même quand il parle, on le croirait sorti tout droit d’un de ses films. Notre esprit vagabonde, on le voit assis, sous un arbre, les jambes en position du lotus, les mains délicatement posées sur ses genoux. «C’est une question de point de vue», ponctue-t-il de la tête.

Il est comme ça, Takahata. Il souligne chacune de ses phrases avec ce hochement de tête, cette déférence si particulière propre aux Japonais. Une façon de dire: «Je me permets de dire ça mais au fond, qui suis-je pour me le permettre?»

D’ailleurs, il le dit lui-même. Quand on lui demande s’il sait pourquoi ses films sont admirés par des publics de toutes cultures, il se dit heureux mais il baisse la tête, avec humilité. «Il ne m’appartient pas de dire ce que je pense. Je n’ai pas d’avis personnel.» C’est dit. Hochement de tête.

Dehors il fait 32 degrés. De la terrasse de l’hôtel Belvédère qui surplombe le lac Majeur et le Festival du film de Locarno, la vue est magnifique. La nature et les montagnes, à perte de vue. On pense aux collines de Pompoko, rasées par l’homme, pour bâtir encore et toujours plus de béton. Il n’y a plus de place pour la nature, déplore le sage.

«Dans la philosophie japonaise, traduit l’interprète, les animaux ont la même place que l’homme, nous sommes tous au même niveau. Avant, on croisait régulièrement un homme parlant avec un raton laveur. Aujourd’hui, avec la modernisation, nous avons perdu l’habitude de ce contact. L’homme détruit et colonise sans réfléchir.» Hochement de tête. Question suivante.

Question suivante? La religion. Tous ses films en sont emprunts. Croyant, Takahata? «Je ne suis pas pratiquant mais j’ai une foi, quelque chose de très primitif qu’ont tous les Japonais, qui est de respecter les autres et la nature. Etre en accord.»

Il réfléchit. «Notre tradition de vénérer les ancêtres nous apprend à rester à notre place.» Il dit encore quelque chose, rit, se tourne vers la traductrice, rit de plus belle, elle rit aussi. Ils ne s’arrêtent plus. Ils ont 10 ans. «Il pourrait en parler des heures», explique-t-elle. Ah, bon. Les joies du simultané. On sent quand même bien qu’on a raté quelque chose mais on ne saura jamais quoi.

Isao Takahata est ainsi. Sérieux, attentif, respectueux, donc. Ses lèvres sont pincées. Elles ont l’air de réfléchir, et elles attendent que la langue ait tourné sept fois derrière elles, avant de laisser filtrer la parole. Et d’un coup, d’un seul, elles s’ouvrent franchement pour laisser passer un rire franc, clair, limpide. Takahata a 75 ans, il en fait vingt de moins, on l’imagine à 33 ans lorsque, rigoureux mais sautillant, il planchait sur son premier long métrage Horus, prince du soleil, avec Miyazaki. On était en 1968, Horus sortira en 2004 en France.

Entre 1974 et 1979, les deux animateurs magiciens réalisent une trilogie, dont Heidi. En 1985, Miyazaki invite Takahata à rejoindre le Studio Ghibli. En résulte Le Tombeau des lucioles. Ghibli est une petite structure, les films mettent du temps à sortir en Europe. Mais même vingt ans après, ils restent d’une étonnante vitalité et sonnent diablement vrais. Des œuvres intemporelles. «Ce n’est pas une chose sur laquelle je peux m’exprimer», sourit-il. Hochement de tête.

Et une fois de plus, d’un seul coup, son visage s’illumine! «Je ne voudrais pas avoir l’air de faire de la pub, mais connaissez-vous mon livre sur l’animation du XIIe siècle? C’est fantastique!» Son sourire est celui d’un personnage de mangas. Immense, passionné. De ça aussi il pourrait parler des ­heures.