Entretien

Ivan Pictet «Une place réduite de moitié»

Le Temps: Quelle analyse faites-vous de la brèche ouverte dans le secret bancaire?

Ivan Pictet : L’ultimatum américain est une violation de l’Etat de droit qu’est la Suisse. Mais cet épisode ne marque pas la fin du secret bancaire ni du modèle de la banque suisse. Ses conséquences sont néanmoins durables, donc graves.

– En quoi?

– Cela redonne de la voix aux détracteurs traditionnels de la place financière suisse. UBS, de son côté, comme elle-même l’a reconnu, a commis de graves erreurs: quand on veut être un grand dans la banque d’affaires aux Etats-Unis, on ne prend aucun risque avec l’activité de banque privée dans ce pays, très chatouilleux au sujet des flux financiers transfrontaliers.

– Peter Kurer et Marcel Rohner, respectivement président et directeur général d’UBS, doivent-ils démissionner?

– Ce n’est pas aux acteurs de la place financière d’en décider mais aux actionnaires, au conseil d’administration d’UBS et aux autorités de surveillance. Si les fautes imputées à la banque aux Etats-Unis sont avérées, révélant entre autres un non-fonctionnement du système de compliance interne, la direction devrait cependant en tirer les conséquences. C’est la règle dans toute entreprise.

– Craignez-vous l’accroissement de la pression sur le secret bancaire annoncé par le G20?

– Le G20 représente une menace réelle. Cela vient des montants phénoménaux injectés par les gouvernements dans le secteur financier en crise profonde. Pour l’assumer, il faudra augmenter les impôts. Au préalable, les Etats doivent s’assurer que leurs contribuables les plus fortunés ne peuvent pas s’échapper. Nous allons vers des négociations très difficiles, qui feront encore évoluer le secret bancaire. Si le sujet est abordé lors de la réunion du G20 à Londres, il faudra examiner aussi les juridictions anglo-saxonnes qui jouent le même rôle. Sur 31 paradis fiscaux recensés par l’OCDE, 9 sont des territoires britanniques et 14 des ex-colonies de la couronne. Il faudra aussi que la Suisse rappelle qu’elle n’est elle-même pas un paradis fiscal et se batte pour obtenir un traitement équivalent à celui de toutes les places financières, incluant celle de Singapour.

– Les banques suisses peuvent-elles se passer de la distinction entre la fraude et l’évasion fiscales, et donc vivre sans secret bancaire en matière fiscale?

– Plusieurs conventions de double imposition passées entre la Suisse et d’autres pays stipulent l’abandon de la double incrimination pour les délits de fraude ou équivalents. Pour ces derniers cas, rappelons-le, le secret bancaire n’existe pas. Ce dernier a pour raison d’être de protéger la sphère privée du client et il n’y a pas de place financière prospère sans protection efficace de la confidentialité du client.

– La valeur boursière des banques de gestion de fortune a reculé de 10 à 15% depuis jeudi dernier. Est-ce le coût anticipé d’un abandon du secret bancaire?

– Non. Ce n’est pas le prix de l’abandon du secret bancaire. Si ce dernier disparaît, le client n’aura plus de raison de se déplacer de 500 kilomètres pour voir son gérant. Pour l’attirer chez nous, nous devons lui offrir quelque chose qu’il n’a pas chez lui.

– Notre place financière est-elle donc fondée sur l’évasion fiscale?

– Pas du tout. Encore une fois, ce n’est pas le rôle du banquier de s’assurer que le client paie ses impôts. Il faut déjà mener une véritable enquête policière avant de déterminer si un client peut être accepté ou non. La dimension fiscale ne joue par ailleurs à titre d’exemple pas ou peu de rôle pour la clientèle asiatique ou moyen-orientale.

– Quelle serait la conséquence sur la place financière d’un abandon de la distinction fraude/évasion fiscales?

– Sans cette distinction, la place financière pourrait rétrécir d’une proportion qui pourrait aller jusqu’à près de la moitié de sa taille. Le secteur financier, au lieu de représenter environ 12% du PIB, n’en représenterait alors peut-être que 6 à 7%.

– Quel serait le préjudice pour la place de Genève?

– Enorme. Les quelque 140 banques étrangères que compte Genève n’auraient plus de raison de rester, elles qui sont ici pour offrir le secret bancaire suisse. Le savoir-faire traditionnel helvétique en matière de gestion de fortune serait à lui-même insuffisant pour compenser la perte de la protection de la sphère privée et c’est un élément dont on ne mesure pas suffisamment l’importance.

– Quelles seront les conséquences pour les banques genevoises de l’effondrement des hedge funds?

– Genève est l’une des cinq plus importantes places de gestion des fonds alternatifs. La fortune de ces derniers est passée de 2000 milliards de dollars à 1000 milliards aujourd’hui. Mais les clients qui ont investi dans les hedge funds n’ont pas quitté leur banque. Ils ont simplement réinvesti leurs fonds dans des actifs plus défensifs, comme les obligations d’Etat.

– La place financière devra-t-elle se réinventer?

– Il faut sans cesse se réinventer. Mais 2009 sera une année sacrifiée et 2010 est encore inconnue. Les banques devront se redimensionner en raison de la conjoncture mais pas à cause des attaques extérieures. Il y aura des licenciements. Dans le pire des cas, les banques pourraient supprimer jusqu’à 10% des 19 000 postes, soit environ 1900 suppressions d’emplois.

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