L’ancien premier ministre, devenu fermier et conférencier, nous reçoit au cœur de la Stockholm économique, dans le cabinet de consultants JKL. Massif, l’homme de 64 ans a le ton posé, la voix grave. Göran Persson est considéré comme l’un des politiques les plus charismatiques de Suède. A la tête du pays de 1996 à 2006, le social-démocrate est surtout le symbole de toutes les réformes économiques.

Le Temps: Vous êtes un socialiste, qui a massivement coupé dans les prestations sociales…

Göran Persson: Il faut comprendre pourquoi nous avons mené ces réformes. Il y eut pour moi un moment décisif, en automne 1994. Je venais d’être nommé ministre des Finances et je suis allé à Wall Street emprunter de l’argent pour financer notre immense déficit. Je me suis ­retrouvé face à un groupe de 150 golden boys de moins de 30 ans. Ils ont commencé à me demander combien coûtaient l’école, les retraites, etc. C’était tellement humiliant de se justifier devant ces hommes qui n’avaient jamais mis un pied en Suède! Mon objectif n’a pas été de réduire les prestations sociales, mais de retrouver notre liberté, notre force et notre indépendance politique.

– Comment avez-vous réussi à faire accepter ces réformes auprès de la population?

– La population doit avoir conscience de la crise. Elle doit se rendre compte de la situation. En France, par exemple, ils ont négligé cette dimension. Ils ont promis des améliorations, davantage de «bon temps»… Forcément, les électeurs ne s’attendent pas à des réformes douloureuses.

Ensuite, il est crucial de présenter un programme complet, qui englobe tout. C’est l’autre difficulté en Europe, actuellement. Ils présentent une réforme après l’autre. Ils gaspillent toute leur crédibilité pour faire accepter la première… alors qu’il en reste encore 25.

– Y a-t-il également une différence de culture entre la Suède et le reste de l’Europe?

– Peut-être. Mais je serais prudent: cela n’aurait pas été possible de mener nos réformes cinq ans plus tôt, car la perception du public était totalement différente. Les gens dans la rue doivent être conscients de la crise, la sentir.

– Vous avez pu également compter sur le soutien des syndicats?

– Oui, nous avons des liens très forts. Et ils sont constructifs. Nous avons longuement discuté avec eux avant de présenter le programme à la population. Ils ont admis finalement que c’était nécessaire.

La pierre angulaire d’un programme de ce genre, c’est de proposer une distribution équilibrée, entre les riches et les plus pauvres. Tout le monde doit y contribuer, à sa mesure. Mon plus fort soutien pendant ce processus a d’ailleurs été le coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus au sein de la société. Je revenais constamment à ce coefficient, pour prouver que les réformes étaient équilibrées.

– Quelle a été la réforme la plus difficile à mettre en œuvre? Les retraites?

Non, les réformes de retraites ne sont jamais difficiles à mettre en œuvre. Vous ne verrez pas les effets avant dix ou vingt ans. Il y a d’ailleurs eu, au moment de cette réforme, un large soutien politique. Ce qui a été le plus impopulaire, ce sont les coupes que nous avons dû mener au niveau des autorités locales, qui sont responsables du soutien des personnes âgées, des enfants, des écoles, etc. Quand nous avons réduit les versements aux communes, cela a directement touché l’Etat social. Et cela a été très douloureux. Quand vous réformez l’assurance chômage, par exemple, vous pouvez toujours revenir sur votre décision et changer deux ans plus tard, mais quand vous touchez à la qualité de l’école ou à celle des soins, vous les perdez à jamais. J’ai moi-même été un responsable local. J’avais bien conscience des conséquences.

– Avez-vous reporté ou allégé cette réforme?

– Non. Notre stratégie était de mener une réforme frontale. De commencer avec les mesures les plus dures et les plus importantes, la première année. On ne peut pas repousser les réformes. Avec une dette menaçant d’atteindre 100% du PIB, la crédibilité sur les marchés était la chose la plus importante à regagner.

– Avez-vous des regrets?

– Bien sûr, j’ai fait des erreurs. Nous sommes allés trop loin dans la réduction des indemnités chômage, ou dans les coupes dans les infrastructures et la défense. Mais les réformes doivent être constantes: on doit sans cesse les réévaluer. Dès qu’une réforme est acceptée, il faut immédiatement recommencer à réformer! C’est l’erreur des politiciens en Europe, en ce qui concerne les retraites notamment.

– Quels sont les problèmes de la Suède actuelle?

Le pays devient de plus en plus divisé. Entre les régions rurales qui se vident, et celles urbaines qui se développent. Les industries forestières et minières perdent leurs emplois, et ces régions du nord de la Suède commencent à être dévastées. Il faut arrêter de fermer des universités et octroyer davantage de ressources. Mais il y a aussi d’autres divisions, au sein des villes, entre les banlieues et les quartiers plus chics par exemple.

Il y a aussi un problème avec le chômage. Trop de chercheurs d’emploi ne sont pas adaptés à la demande des entreprises.

Les institutions qui sont censées les aider, ont été totalement démantelées ces cinq ou six dernières années. C’est une erreur. Il faut revenir à des agences publiques, locales, qui soient capables de soutenir ces personnes sans emploi, de leur proposer des formations pour se réintégrer. Il faut leur donner une chance de rejoindre le marché du travail.