Jean Nouvel, puissant et contesté

Architecture Autour de l’extension du Musée d’artet d’histoire de Genève, deux postures architecturales s’opposent

La signaturede prestigene représente plusun avantage décisif

En une douzaine d’années, le vent a tourné. Aujourd’hui, le débat sur l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève fait rage à nouveau. Mais ceux que le prestige de Jean Nouvel éblouissait et qui voyaient dans sa signature un avantage décisif n’avancent plus guère cet argument. En 1999, les édiles, rendus frileux par le refus populaire d’un nouveau Musée d’ethnographie, avaient remisé dans un tiroir le projet de l’architecte français, pourtant lauréat du concours sur invitation. Depuis lors, un mécène, Jean-Claude Gandur, s’est profilé, prêt à financer une bonne partie de l’extension, la Ville se chargeant de la rénovation. D’autres mécènes sont espérés.

Mais les opposants, Patrimoine Suisse Genève en particulier, ne chôment pas. Contre le projet Jean Nouvel – un système de plateaux en acier de 600 m2 chacun, élevés dans la cour du palais Camolleti, surmontés d’une cafétéria – ils proposent une extension souterraine dans la butte de l’Observatoire, avec une esplanade-jardin en dégradé, s’ouvrant en direction du lac. Ou, sinon, la réaffectation du bâtiment actuellement occupé par la Haute Ecole d’art et de design sur le boulevard Helvétique.

En d’autres mots, il s’agit de choisir entre la reconfiguration interne du vieux bâtiment – ce qui, au dire de son directeur, Jean-Yves Marin, permettrait de gagner en surface et de proposer un parcours cohérent (LT du 11.11.2011) – et un réaménagement urbanistique d’ensemble avec des espaces en sous-sol, laissant intact l’aspect du palais. Outre les défenseurs du patrimoine, le projet Nouvel réunit contre lui l’extrême gauche, l’extrême droite et Les Verts. Dans les autres formations, on plaide l’urgence. Le principal mécène ne lie plus son soutien à l’intervention de l’architecte mais à la rapidité d’une solution: huit ans, pas plus.

Des controverses autour de Jean Nouvel, il y en a eu depuis toujours et presque dès ses débuts. Mais aujourd’hui, à Genève, dans un conflit déjà touffu où s’opposent quantité d’intérêts avoués ou non, le personnage encombre. Et agace bien des architectes locaux. Aussi l’un d’eux de lancer sous le couvert de l’anonymat: «Il réalisera déjà les gares CEVA, ça devrait lui suffire, non?» Pour Nouvel? Contre Nouvel? S’agit-il d’un débat entre l’audace qu’il incarnerait et le conservatisme? Entre l’architecture spectacle et le projet modeste mais approfondi? Autrement dit, faudra-t-il choisir entre l’objet d’exception et l’amélioration de la ville?

Il serait trop court de réduire la figure de Jean Nouvel et la portée de son travail à ces termes trop simples. L’œuvre de cet homme qui a remporté presque tous les prix les plus importants de sa profession, dont le Pritzker Prize en 2008, se trouve déjà inscrite dans l’histoire. Jeune, se situant en deçà de la querelle autour de la modernité («post» ou «néo»), il apparaît comme un architecte des plus novateurs. Nourri par les apports de l’art contemporain et ceux des nouvelles technologies, explorant des formes et des images, travaillant moins les structures que les transparences et les surfaces. Pratiquant une architecture de la fascination et de la sensualité. Après les austérités du mouvement moderne, ses propositions inspirées séduisent.

L’Institut du monde arabe, inauguré en 1987, produit un effet extraordinaire: son implantation, sa monumentalité élancée, les jeux de lumière de ses parois cloisonnées, des moucharabiehs high-tech, éblouissent. Ses recherches sur l’immatérialité, thème récurent exprimé dans la Tour sans fin, qui ne verra pas le jour, emportent l’imagination.

Dans le même temps, Jean Nouvel réalise avec «Nemosus», à Nîmes, une expérience de logement social en périphérie de ville. Utilisant des matériaux industriels préfabriqués pour obtenir au coût le plus réduit des appartements aussi vastes que possible, polyvalents, modulables et à loyer très bas. Mais il ne poursuit pas dans cette voie où d’autres, le bureau Lacaton & Vassal par exemple, s’engageront par la suite avec succès. Durant ces années-là, il est alors perçu et se perçoit lui-même comme un contestataire de l’ordre architectural établi et de l’ordre tout court.

Qu’en est-il de la figure de Jean Nouvel aujourd’hui? Alors que son prestige est parvenu au pinacle, son image publique semble ternie. Lui qui exerçait une présence publique stimulante est de plus en plus ressenti par les jeunes architectes français comme un personnage écrasant. Sentiment que l’acquisition sous son égide de la revue L’Architecture d’aujourd’hui n’atténue pas. «Trop proche du pouvoir et trop puissant lui-même, devenu un notable, en position hégémonique, imperméable à la critique et persuadé d’être le seul architecte moderne à Paris!» diagnostique Valéry Didelon, critique et historien de l’architecture, l’un des animateurs de la revue Criticat.

Contre les critiques, Jean Nouvel se protège par la posture dominante, le coup de gueule et une forme d’isolement. Il construit peu, au vu du nombre de concours auxquels son bureau participe, et ne publie guère. Mais ses meilleurs travaux le défendent, parmi lesquels plusieurs réalisés en Suisse. En premier lieu, le majestueux Centre de culture et de congrès de Lucerne (KKL) qui a très naturellement pris place dans le contexte de la ville et du lac et qui, maintenant, fait figure d’ouvrage presque classique. Quant au Cube métallique flottant sur le lac de Morat lors d’Expo.02, il ne s’effacera pas de sitôt des mémoires.

Mais à Jean Nouvel, surtout en temps de disette, on ne pardonne ni son indifférence notoire aux dépassements de budgets, ni les malfaçons qui entachent plusieurs de ses constructions. Image soignée mais dédain, voire hostilité à l’égard de l’utilisateur: tels sont les arguments les plus graves des détracteurs. A preuve, l’Opéra de Lyon dont la coupole translucide s’illumine en proportion de l’affluence mais dont les fréquentateurs apprécient peu la dureté métallique et la noirceur interne, inspirée, paraît-il, du peintre Soulages… Et que dire du Musée du Quai Branly, cible des plus virulentes attaques, qui remplit sa mission avec succès, en dépit de l’inconfort?

En regard de la Philharmonie de Paris, du futur Louvre d’Abu Dhabi et d’autres projets de très grande échelle – tous ébranlés par la crise financière – l’extension du Musée genevois paraît un enjeu modéré. Mais pour l’architecte français, l’abandon de son projet pourrait s’avérer lourd de sens.

Faudra-t-il choisir entre l’objet d’exception et l’amélioration de la ville?