Entretien

Jean Rolin: «Les Evénements» n’est pas un livre prémonitoire»

A l’heure de l’attentat contre «Charlie Hebdo», le romancier répondait à nos questions sur «Les Evénements», roman d’une France déchirée par la guerre civile. L’écrivain se défend fermement d’avoir voulu, dans son livre, rendre compte d’un climat d’anxiété qui serait propre au pays

Jean Rolin: «Je n’ai pas écrit un roman d’anticipation»

A l’heure de l’attentat contre «Charlie Hebdo», le romancier répondait à nos questions sur «Les Evénements», roman d’une France déchirée par la guerre civile. L’écrivain se défend fermementd’avoir voulu, dans son livre, rendre compte d’un climat d’anxiété qui serait propre au pays

Genre: roman
Qui ? Jean Rolin
Titre: Les Evénements
Chez qui ? P.O.L, 198 p.

L es Evénements, sorti le 31 décembre 2014, met en scène une guerre civile qui déchire la France dans un avenir indéterminé mais très proche. L’entretien qui suit a été réalisé le 7 janvier par téléphone au moment même où éclatait la fusillade à la rédaction de Charlie Hebdo. Dans l’après-midi, Jean Rolin n’a pas voulu ajouter de commentaires: «Non, là, tout de suite, j’ai envie de manifester – ce que je vais faire tout à l’heure, place de la République – plutôt que de commenter. Cet attentat ravive, et aggrave, tous les problèmes que nous évoquions tout à l’heure, et je me méfie, par expérience, de mes réactions à chaud.» Et si la fusillade avait eu lieu quelques semaines plus tôt, aurait-il maintenu la parution du roman? «Oui, et tel quel.» Voici donc l’entretien tel qu’il a été réalisé mercredi matin.

Samedi Culturel: Vous imaginez une France déchirée par une guerre civile qui voit s’affronter un parti d’extrême droite identitaire, des groupes islamistes et des mouvements gauchistes. Michel Houellebecq met un président musulman à la tête du pays. Il y a une coïncidence troublante: la situation vous paraît-elle alarmante au point de susciter de telles projections?

Jean Rolin: Il ne faut jamais jurer de rien, mais non, mon livre n’est pas une réponse à une anxiété suscitée par le climat actuel. Je n’ai pas écrit un roman d’anticipation. C’est un projet que je rumine depuis la guerre en ex-Yougoslavie, que j’ai observée en reporter. D’autres conflits avaient une aura d’exotisme, mais là, il se déroulait dans un contexte humain et géographique proche du nôtre. Sarajevo et Grenoble, c’est un peu pareil. A la fin du siècle dernier, j’ai d’ailleurs écrit un texte où je transposais de la Bosnie à Cherbourg les conséquences et les traces des affrontements sur le paysage humain, sur les civils. Je suis né en 1949, peu après la fin de la guerre. L’expérience de la Yougoslavie a ravivé les images qui ont nourri ma jeunesse. Il y a dans Les Evénements plusieurs allusions aux conflits précédents: les monuments aux morts, les Alliés, la collaboration. Jamais je n’avais imaginé qu’il y aurait à nouveau une guerre en Europe. Et voilà que le pays le plus pépère du bloc socialiste, le plus libéral, où on allait en vacances, est déchiré en quelques mois par une guerre effroyable. Les Evénements reflète mes préoccupations, mes hantises, mes fantasmes, mais ne manifeste pas une inquiétude particulière quant à la France.

Vous imaginez une alliance entre le parti identitaire, fascisant, et le Hezb, parti musulman modéré. Est-ce réaliste?

Ça me semblait amusant, et aussi vraisemblable, qu’il y ait une convergence morale entre des catholiques ultra et des musulmans. Houellebecq développe de façon brillante l’idée que des fachos puissent penser que la seule chance pour la civilisation européenne de rester forte et dominante, c’est de faire alliance avec l’islam. Même si c’est un peu tiré par les cheveux, ça n’est pas insensé.

Dans «Les Evénements», on sait peu de chose sur les idéologies qui s’affrontent, ce qui motive les belligérants.

Ce qui m’intéresse dans la guerre, c’est ce qu’elle fait aux gens, au paysage, beaucoup plus que le débat politique. Le narrateur veut échapper aux tirs, sortir de cette galère. La seule esquisse d’une analyse géopolitique qu’on trouve dans ce livre, ce sont les affrontements entre groupes gauchistes et islamistes dans l’étang de Berre, près de Marseille, une région ouvrière que je connais bien. Mais quand j’imagine un Al-Qaida dans les Bouches-du-Rhône islamistes, pour moi, c’est un gag.

Quelles sont les raisonsqui rendent possible une guerre civile?

Je n’ai pas de réponse. Ce que je sais, c’est qu’il en faut bien moins qu’on ne le pense. Je n’ai jamais compris pourquoi la Yougoslavie avait éclaté. Il ne s’agit pas de demander aux gens de s’aimer, juste de cohabiter sans se battre, ce qui a longtemps été le cas. Et un jour, ça vole en éclats, quelques massacres bien mis en scène, et les opinions réticentes au début se laissent emporter. Imaginez une bombe dans une église arménienne à Marseille (ou dans une mosquée, pareil). Une vingtaine de morts. Il y a une communauté arménienne importante à Marseille. On chauffe un peu l’événement, la télévision montre des corps déchiquetés, et c’est parti. On s’écharpe dans les rues. Cela n’a rien à voir avec la religion. En Yougoslavie, l’Etat fédéral était très affaibli. Est-ce que ça serait possible en France? Peut-être, il y a dans ce pays une telle perte de crédibilité des partis et de l’Etat. Mais je persiste: ce n’est pas un livre prémonitoire.

On ne perçoit la guerre que de loin, par échos, sinon la vie semble continuer.

Par la télévision, nous recevons l’impression que la guerre, ce sont des combats en permanence. Mais en ex-Yougoslavie, par exemple, j’ai été frappé de voir les gens, quand ils ne sont pas directement sous les tirs, continuer à cultiver leur jardin, faire la fête, commercer. Je me souviens, d’une image, au Liban, pendant la courte guerre entre Israël et le Hezbollah: un hélicoptère bourdonnant immobile dans les airs, et, sous cette menace, une femme en survêtement turquoise qui faisait son jogging.

Votre roman se situe dans un futur proche, mais la Catalogne est indépendante. Vous croyez à un éclatement de l’Europe?

Ça ne me paraît pas impossible, si absurde que ce soit. Il y a des revendications de ce type partout, en Ecosse, en Catalogne, soutenues par les gens les plus raisonnables. J’y fais allusion, rien de plus. Mais l’idée que les Baléares, ce paradis des vacances, soient envahies par des réfugiés français mal reçus, ça me paraissait un retournement intéressant par les temps qui courent! J’ai situé les événements dans un présent, délibérément.

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Jean Rolin

«Les Evénements»

Page 16

«Mises ensemble, toutes ces choses – bois sombre, haies vaporeuses, champs verdissants, amas de curés morts – auraient composé un beau sujet pour un peintre de genre»
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